Voyager autrement et s’accorder « le luxe de la lenteur »

De mars à mai, l’opération « Unis pour un tourisme alternatif », que Voyageurs du Net a lancée et chapeautée, a été l’occasion pour divers blogueurs du voyage de réagir à notre proposition ouverte de réfléchir sur le concept – contestable, et il le fut – de tourisme alternatif. Parmi les contributions les plus intéressantes, plusieurs ont évoqué des modes de déplacement qui induisent une temporalité différente du voyage, une lenteur à rebours de la hâte devenue norme. Un certain éloge de la lenteur se dégage de ces articles.

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Nous avons déjà parlé ici même du voyage à vélo ou en train. Durant les trois mois de l’opération, plusieurs blogueurs ont évoqué des façons rares et à la fois économes et écologiques, de voyager : à pied, à vélo, en train ou à cheval. Il a été question aussi de slow travel, c’est-à-dire de voyage lent – donc au long cours – et d’immersion. Contributeur régulier de VDN, Fennec a ainsi publié un portrait de Bangkok, où il a vécu quelques mois : « Bangkok Blues ».

S’accorder « le luxe de la lenteur »

Une invitation à la lenteur était donc le fil rouge de ces réflexions, ce qui rappelle qu’une des clefs de compréhension du fait touristique en tant qu’industrie, réside dans l’anthropologie même qui le fonde. En effet, comment penser le tourisme et des attitudes peu responsables, indifférentes à l’entour, voire abjectes (prostitution, pédophilie, tourisme de la misère, tourisme à alibi ethnologique…), sans penser l’organisation même du travail, le salariat et les congés payés comme une période où s’ouvre le corset quotidien, appelant toutes sortes d’excès compensatoires ? Comment penser cette stupéfiante appétence à consommer un maximum de paysages et d’activités en hâte, à sauter de lieu en lieu chaque jour, sans tenir compte, entre autres nombreux facteurs, du peu de temps à soi qu’octroient les vacances, comme respiration pour mettre la tête hors de l’eau d’un quotidien étouffant ? (Gardons à l’esprit que les 5 semaines de congés payés accordés aux salariés dans plusieurs pays européens font office d’exception au regard du reste de l’humanité.)

C’est avec ces constats que se trouve le « Manifeste pour un tourisme alternatif » d’Actisphère, lorsqu’il énonce :

« Aujourd’hui les gens ne savent plus s’ennuyer. Notre quotidien ne laisse peu de place à l’observation, la contemplation. En voyage, accordez-vous le luxe de la lenteur ! Sortir et se perdre dans les ruelles ou chemins escarpés est une expérience intense, profonde. En prenant son temps, on l’apprécie pleinement ».

Or, bien entendu, la question d’un voyage lent, donc long, reste ouverte, car suspendue à un véritable choix de vie, souvent de rupture, même temporaire (ils ne sont pas rares ceux qui s’octroient une année sabbatique pour partir en voyage), avec la logique du salariat et du crédit. C’est un privilège rare que celui des Occidentaux que de voyager des mois durant sans travailler – et qui, naturellement, rapporté aux nations prolétaires parfois traversées, fait que tout voyageur au long cours, peu ou prou, occupe dans le monde présent une situation équivalente au bourgeois du XIXe siècle dans sa société.

Voyager à vélo… pour n’être pas touriste

« Pourquoi voyager à vélo ? », interroge Bertrand sur son blog Le braquet de la liberté, avouant avoir « quelque difficulté à associer « tourisme » et « alternatif » dans une même expression ». Le vélo, selon lui, permet surtout de « [s]’éloigner des zones touristiques et ne pas faire de tourisme, qu’il soit alternatif ou non ». Ce type de voyage – et c’est un point récurrent des articles évoquant des modes de transport différents et un voyage lent – favorise un rapport actif et non-consumériste, et facilite un rapport simple avec les locaux. Il se souvient de son voyage en Thaïlande : « Des bus bondés de touristes faisaient la jonction Krabi-Bangkok via une nationale des plus ennuyeuses entre deux champs de palmes, alors qu’à dix kilomètres seulement se trouvait une route magique le long de la côte. Cocotiers, plages de sable blanc, eau turquoise, petits villages de pêcheurs et… zéro touriste, si ce n’est quelques voyageurs à vélo ».

Voyager, pour Bertrand comme, au demeurant, pour beaucoup des participants, cela implique forcément de laisser place à l’imprévu, à l’improvisation, car « la surprise et l’émerveillement peuvent venir de partout en voyage et surtout hors zone touristique. Je n’ai pas gardé un seul souvenir marquant de tout ce que j’ai pu visiter de touristique, parce que déjà vu mille fois en photo, parce que le lieu est dénaturé par la masse de touristes et parce que trop souvent superficiel. Ce que j’aime ce sont ces sourires chaleureux perdus dans les montagnes du Sichuan, ce sont ces gosses sur-énergiques qui viennent me taper dans la main avec de grands « hello » au Laos, c’est cette vue magique qui vient récompenser mes efforts au sommet d’un col, c’est contempler les étoiles par la moustiquaire de ma tente après une belle journée de vélo… tous ses détails à quoi on ne prête plus forcément attention au quotidien, qui font le charme du voyage et dont les zones touristiques nous privent ». Des propos qui nous rappellent beaucoup ceux que tenaient Joffrey, qui estime que « le vélo est le meilleur moyen de voyager ».

Notre copain Joffrey quiffe le voyage à vélo : pour lui, c'est tout simplement « le meilleur moyen de voyager ».

Notre copain Joffrey quiffe le voyage à vélo : pour lui, c’est tout simplement « le meilleur moyen de voyager ».

C’est à cette lenteur, à un rapport différent au temps, à l’espace et à la culture du pays visité, qu’aspire aussi Aala (auteur du blog Gaijin Japan), lorsqu’il écrit « Le Japon à pied ça se fait et je le ferai ». En 2015, il partira sur les traces des voyageurs samouraïs du XVIIème siècle : « La marche à pieds au Japon, c’est un moyen de voyager économique, traditionnel et historique… ».

Le voyage à pied, à travers l’Europe cette fois, est également le projet que nous dévoilait Frantz au tout début de l’opération sur son recommandable blog Road Trip Europe. Mode de déplacement 100% écolo, non moins économe, et moyen privilégié « de découvrir lentement tous les paysages, de faire des rencontres, de prendre le temps de visiter les lieux sans l’oppression du voyage organisé [en plus d’être] aussi un bon moyen de faire du sport et de garder la forme ». Quelques jours après ce premier article, lui et deux amis se lançaient dans cette aventure courageuse, même spartiate, pour « retrouver la vie pure ».

Face à de telles initiatives, exemplaires, actives, méritoires, nous ne pouvons que nous incliner, déclarer notre admiration, et réitérer nos remerciements pour ces participations inspirantes et de qualité. Elles ont, bien sûr, questionné, voire rejeté la notion de tourisme alternatif, qui était avant toute chose un prétexte à débattre sur le fait touristique et sur les alternatives de modes de voyage, et une notion sans épaisseur bien réelle.

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Il y a 8 commentaires

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  1. Bertrand

    Parfois le vélo nous entraine aussi dans une course « folle », nous sommes lents par la vitesses de déplacement mais les jours « off » sont aussi moins nombreux, en principe.

    Mais c’est le ressenti qui est différent. Il n’y a pas besoin de courir pour attraper le bus, on gère malgré tout la journée comme on l’entend et à la fin de celle ci même si on a 150 Km dans les jambes, on a pas le sentiment que ce fut la course toute la journée et on est pas forcément plus fatigué.

    En voyage j’accorde autant d’importance à la rencontre avec moi même qu’à la découverte du pays, chose qu’il est difficile de faire dans un bus, une chambre d’hôtel ou un lieu agité lorsque nous sommes constamment occupé par ou avec quelque chose. La vrai question dans le choix du vélo, de la marche ou du cheval est celle-ci je crois. Pour certains il est difficile de ne rien faire et d’être isolé, et pour d’autre comme moi, il est difficile d’être « à bloc » tous les jours. J’aime passer certaines journées dans mes pensées à ne rien faire d’autre que pédaler comme pour mieux digérer l’aventure passée et mieux attaquer la suite.

    Vous aurez l’occasion de ressentir tout cela lors de votre prochain voyage 😉

    Merci pour l’intérêt que vous avez porté à mon article.

    Bertrand.

    • Laurent

      Bertrand, c’est intéressant ta remarque sur les jours « off » moins nombreux. En effet, pendant très longtemps, j’ai été très attiré par un voyage au long cours à vélo. Et puis à force de croiser des vélo voyageurs, je me rends compte que de par la lenteur de leurs déplacements, ils n’ont pas vraiment le loisir de se poser quelque part. Il faut toujours avancer, souvent à cause d’impératifs de visa. Et je me dis maintenant que ça ne correspond pas à mon mode de voyage. J’aime pouvoir me poser quelque part si je m’y sens bien. Ça ne te gène pas ce problème du « toujours avancer » ?

      • Mikaël

        Bonjour Laurent et merci pour ton commentaire.

        Je ne peux répondre à la place de Bertrand, cependant j’imagine que tout dépend de la durée du visa. Parce que, tout de même, quand tu as un visa de 3 mois, tu n’es pas en hâte et tu as largement le temps de planifier ton parcours à pied ou à vélo jusqu’à son expiration.

        En tout cas j’aime l’idée de « mériter » quelque chose, et je le ressens de plus en plus : un panorama, un monument perdu, ont toujours une autre saveur, leur spectacle une autre dimension lorsqu’ils sont le fruit d’un effort : d’une randonnée, de complications de parcours, d’une démarche en tout cas active de curiosité, et non pas d’une démarche passive où l’on aura laissé à une agence ou un guide ou un chauffeur, le soin de tout pré-mâcher.

        Qu’en penses-tu?

      • Bertrand

        Jamais ça ne m’a dérangé de devoir toujours avancer et pourtant mon programme était chargé. Je n’ai malgré tout pas eu l’impression de devoir me presser, justement grâce à cette vitesse de croisière peu élevé.

        J’étais par exemple resté bloqué 12 jours à Van en Turquie pour un colis qui n’arrivait pas, 5 jours à Singapour parce que j’étais sur les rotules :), 8 jours à Chengdu en Chine pour prolonger mon visa, 5 jours à Tokyo pour payer mon vol moins cher… On arrive quand même à se poser de temps en temps si on le veut. Surtout sur un voyage au long cours, il suffit de calculer l’itinéraire en conséquence, ou tôt ou tard tu aura une portion moins intéressante et tu pourra faire des grosses journées en prévision ou pour compenser, ou même prendre un bus si vraiment tu en as marre. Même sans que ce soit inintéressant, si tu as 2000 Km de nature désertique à passer, que tu fasse 50 ou 150 Km par jour tu aura tout autant le temps d’apprécier le paysage et ça te laisse la liberté ou non de te poser plus longtemps au prochain arrêt. Le tout c’est que le physique suive.

        Après il faut essayer, je ne sais pas si un test d’une ou deux semaines par exemple est vraiment transposable à un voyage au long cours mais ça peut donner une idée.

        PS : Désolé du retard dans la réponse, j’ai reçu la notification de commentaire aujourd’hui seulement, ou peut être que l’autre est passé dans les mailles du filet…

      • Laurent

        @Mickaël
        Pour le visa, je pensais plutôt à des personnes rencontrées dans des pays avec un visa de 30 jours voir moins (Iran, Ouzbékistan).
        Que le paysage n’ai pas la même saveur quand on a du faire un effort, je souscris complètement. Mais du coup, je m’applique ça sur un sommet en rando ou même un col à vélo. Mais pas sur le voyage au long cours toujours à vélo.
        @Bertrand
        Je pense en effet que tu es davantage « fait » pour le vélo que moi. Disons que durant un voyage au long cours à vélo, c’est tout de même le vélo qui est le centre du voyage. J’adore le vélo mais je ne suis pas prêt à lui accordé autant de place.
        Mais je suis toujours admiratif quand je croise des vélos voyageurs. Je note souvent chez eux un certain calme et un recul que n’ont pas toujours les autres. Ils ne courent pas les 4 coins du pays en une semaine (et pour cause) et ça, c’est aussi ma méthode. J’en ai croisé plein au Kirghizstan l’automne dernier, c’était extra.

  2. Bertrand

    Je fais parti de ceux qui ont mis le pied au planché en Iran pour sortir dans les temps 🙂

    Tu ne pars pas en priorité pour rouler en vélo, mais c’est vrai qu’au premier abord il y aussi l’aspect defi « sportif » qui entre en compte. Une fois en route par contre tu te rend compte qu’il faudra repasser pour les défis !

    Mon frère par exemple qui n’est pas fan de vélo et encore moins des efforts « inutiles » était venu me rendre visite en Corée. Du coup il repart dans trois semaines au Japon à vélo pour un mois. Lui l’aspect defi ou récompense, je pense que ça ne l’intéresse absolument pas. Le vélo ne sera ni sa priorité ni ne l’empêchera de prendre son temps à Tokyo puisqu’il en a envie (il connait déjà bien). J’ai croisé un cyclo, en un an et demi ou deux ans, il avait à peine plus de 3000 bornes ! Le vélo était loin d’être le centre du voyage pour lui.

    C’est selon les envies…

  3. Nicolas

    Je rejoins un peu Bertrand et Mickaël dans leur propos. Nous sommes également des voyageurs à vélo, depuis un an à présent … et ça continue. Le vélo, même si nous ne sommes pas fanatiques, apporte beaucoup d’avantages aux moyens de transport plus conventionnels : un contact à la population plus facile et authentique (bien que sur ce point, on sera toujours considéré pour un touriste, bien que voyageurs), le défi physique mais surtout psychologique (on aime dire que selon nous, pour avancer c’est 70% dans la tête et 30% dans les jambes), et bien sûr le leitmotiv de tout cyclotouriste : la lenteur. Une lenteur qui permet de s’imprégner des pays, paysages, cultures, … et qui dans notre cas répond principalement à un mode de vie qui nous correspond.

    La société moderne nous a formaté à penser en jours d’activité et jours « off ». Cependant, tout le monde n’en a pas les mêmes notions ni même les acquis sociaux. Pourquoi ne se donner les moyens de « s’évader » que quelques semaines par an ? Voilà aussi pourquoi nous avons choisi le vélo : parce que ce dernier nous permet d’accomplir un petit quelque chose chaque jour, quelque chose qui peut paraître insignifiant pour certains et gratifiant pour d’autres. On en perd d’ailleurs toute notion calendaire (date d’expiration des visas mise à part !).

    J’avoue que le fait de ne pas avoir de contrainte de temps est un choix et un luxe que l’on s’est approprié, nous permettant ainsi d’adapter notre façon de voyager à notre style de vie à la recherche de plus de liberté et de possibilités. Les deux sont à présent difficilement dissociables. Prendre le temps, maître-mot de notre projet.

    Intéressant blog que je découvre par ailleurs, de ce temps que je m’approprie, j’en dédierai sûrement à la lecture d’autres articles des Voyageurs du Net.

    • Mikaël Faujour

      Merci beaucoup Nicolas pour ce beau commentaire.
      Ma femme et moi sommes de plus en plus séduits par l’idée : nous reste maintenant à passer aux actes.
      Le retour en France sera clairement l’occasion, par conviction écologique/décroissante, par envie d’aller lentement, par nécessité d’économies aussi, de nous déplacer à vélo.
      L’idée d’un grand voyage viendra alors peut-être si véritablement cela devient une habitude et un goût — ce qui est très possible.
      Cordialement,

      Mikaël, ravi de compter un nouveau lecteur 🙂


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