Derrière l’« authentique », la folklorisation et l’uniformisation du monde ?

La recherche de l’authentique a bien souvent pour corollaire un mépris souverain pour l’authentique local, le terroir proche de soi. L’on peut comprendre qu’une certaine passion pour l’étranger puisse s’enraciner dans une nostalgie des origines perdues.

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L’industrialisation a commis des ravages inouïs sur les cultures populaires en Occident, et l’on ne saurait trop rappeler que la destruction des racines, des traditions ancestrales, des communautés organiques et vivantes commença en Occident, sous l’égide de la bourgeoisie conquérante, qu’elle soit industrieuse, progressiste ou bigote. Les Luddites ont ainsi dû faire face à la fois à l’État anglais cherchant à favoriser l’essor industriel, au Marché qui s’occupait de monter des industries de plus en plus mécanisées et au méthodisme cherchant à insuffler aux travailleurs discipline et hygiène de vie.

Il aura fallu la lente montée d’une classe profitant à la fois du progrès techno-scientifique, de l’accroissement de l’État et de sa bureaucratie et de l’autonomisation de l’économie par rapport aux limites que lui imposait la société pour que les organisations collectives, qui détenaient encore sous l’Ancien régime une certaine autonomie, se voient progressivement atomiser, déraciner et pour finir lancer dans la concurrence de tous contre tous du commerce libéré. Si bien que, peu à peu disparaîtra ce qui leur donnait vie, notamment la vie paysanne – pensons ainsi à la mécanisation de l’agriculture, qui transformera le paysan en prolétaire comme les autres, détaché de la nature mais accroché à la technologie. L’Occident, comme le note Serge Latouche, exportera ainsi ce modèle de société imposé par l’élite à son propre peuple, d’abord par la colonisation et, plus tard, par la notion de développement.

Tartufe, voyageur « authentique »

« La vénalité universelle »

« Vint enfin un temps où tout ce que les hommes avaient regardé comme inaliénable devint objet d’échange, de trafic et pouvait s’aliéner. C’est le temps où les choses mêmes qui jusqu’alors étaient communiquées, mais jamais échangées ; données mais jamais vendues ; acquises mais jamais achetées -vertu, amour, opinion, science, conscience, etc. – où tout enfin passa dans le commerce. C’est le temps de la corruption générale, de la vénalité universelle, ou, pour parler en termes d’économie politique, le temps où toute chose, morale ou physique, étant devenue valeur vénale, est portée au marché pour être appréciée à sa plus juste valeur », Karl Marx, Misère de la philosophie, 1847
Cependant, cette vaine nostalgie pseudo-romantique se mue en tartuferie lorsqu’elle ne voit pas qu’elle participe d’un monde voué à une seule chose : la fin des cultures vivantes et la folklorisation de leurs ruines. Tout d’abord chez soi, force est de constater que ce qui permettait cette authenticité fantasmée est régulièrement méprisé par les mêmes qui voyagent et cherchent à l’étranger des succédanés d’inviolé.

Du terroir à la figure du paysan, en passant par le métier d’agriculteur, l’encadrement communautaire ou le lien social en face-à-face, l’imaginaire dominant y trouve généralement beaucoup de choses à redire. C’est à des repères de« beaufitude », d’aliénation de la femme, d’oppression de l’individu et d’archaïsme que pensent les urbains des grandes villes, dont l’imaginaire domine toute chose, lorsqu’ils pensent à la campagne. Qui plus est, quand la recherche d’authentique se limite à sa propre localité, elle engendre déjà d’énormes problèmes.

Dans un dossier sur le tourisme publié par la revue libertaire Offensive et reproduit dans le livre Divertir pour dominer (éditions l’Échappée), Pierre Vissler analyse les conséquences de ce tourisme de l’authentique à l’intérieur même des frontières d’un pays, en se basant sur l’exemple de la région de Soule, en Pays basque. Il constate ainsi que les efforts des élites locales afin de « désenclaver » la région, dans le but notamment d’attirer les visiteurs, notamment par la promotion folklorique d’un pays censément attaché de manière presque virginale à ses coutumes, ont surtout réussi à faire exploser les prix du logement. La population locale en pâtit, avec des loyers et des prix de maisons bien trop élevés pour qu’y vivent des personnes attachées au travail agricole – pas assez rémunérateur pour rembourser ces frais fonciers –, et ceux qui en profitent deviennent les bourgeois citadins en quête de maisons de vacances : « En attendant d’aléatoires retombées en termes d’emplois, toutes ces gesticulations auront juste réussi à engendrer une flambée certaine des prix du bâti, notable depuis ces six dernières années et s’aggravant très vite à partir de 2002. »

En outre, les effets sont généralisés au monde entier par ce mode de vie absurde. Non content d’avoir dévasté des pans entiers de culture populaire au nom du Progrès, l’Occident aujourd’hui continue ce travail de sape par ses avatars du colonialisme que sont le tourisme de masse et le tourisme humanitaire. Le tourisme actuel, même sous ses figures les plus sympathiques, tend toujours plus à uniformiser le monde par divers moyens. Le tourisme de masse, qui fait de l’aventure safe et du confort ses chevaux de bataille, généralise au monde entier les infrastructures propres au mode de vie bourgeois occidental : hôtels déracinables à volonté, destructions de toutes les menaces à la sécurité du touriste, installations de divertissements (piscine, jeux vidéos, jeux de casino, etc.), menaces à l’écosystème et donc aux populations, etc. La liste des fléaux est longue.

Folkloriser l’« authentique » : une prostitution culturelle qui le détruit

A côté de cela, néanmoins, le tourisme qui se veut alternatif peut bien souvent donner des effets similaires. Dans le dossier susmentionné, Aggée-Célestin Lomo Myazhiom note en partant du cas des Pygmées que ce tourisme « caritatif » ou « ethnique » participe énormément de la folklorisation des peuples et de la destruction de leur environnement. Outre la destruction massive des arbres au nom du développement, qui « constitue lentement, mais sûrement, la fin de leur monde », avec tout ce qu’il implique de rapport charnel et mystique par rapport à la nature, il voit dans la recherche de l’authentique une forme de néo-colonialisme masqué. Le Pygmée n’est plus un homme comme les autres, un de nos semblables, mais une sorte de fossile vivant, un idéal de pureté primitive que le touriste désabusé espère pouvoir admirer.

« Comme un Lego, mais sans mémoire »

« Les capitales sont toutes les mêmes devenues
Facettes d’un même miroir
Vêtues d’acier, vêtues de noir,
Comme un Lego, mais sans mémoire »
Gérard Manset, Comme un Lego

Il est inutile de dire que la déception est toujours au rendez-vous, et les remarques dénotent ce mépris feinté par les bons sentiments : on s’exclame devant les vêtements occidentaux, on se surprend de les voir parler une autre langue ou agir « comme nous » et finalement on s’attriste devant leur caractère si similaire. « Les pseudo-voyageurs recherchent des dents limées, des seins nus, des huttes, etc., comme si le temps n’était pas passé par là… Ils feignent d’oublier les violentes campagnes de « pacification » de la conquête coloniale. Ils veulent oublier les conséquences du face-à-face atroce des XIXe et XXe siècles, l’incontournable mission civilisatrice de l’Occident « civilisé » ». Les Pygmées ont beau faire, il ne s’auto-déterminent pas : ils sont représentés par d’autres. Le tourisme de la charité ou de l’authentique y a en définitive son importance. Pourquoi ? Parce que toute culture vivante ne peut être vivante qu’en ce qu’elle dispose d’une certaine marge d’autonomie, par rapport à l’étranger et donc par rapport aux forces centrifuges du monde mondialisé.

Autrement, l’on finit toujours par une forme de prostitution culturelle, qui est le meilleur frein à toute culture vivante, car au final se définir non plus pour soi mais pour les autres que sont les visiteurs passagers, c’est déjà admettre que l’on n’est plus maître de son destin, que l’on n’est plus un groupe libre d’hommes libres. C’est pour cela que le colonialisme, qu’il le veuille ou non, ronge la culture locale : car à partir du moment où l’on se sent mis sous le couvercle d’une puissance supérieure, l’on ne peut plus penser à soi de manière positivement autarcique. On se définit par rapport aux autres, on veut essayer d’attirer, on ne cherche plus tant à faire en sorte que ceux qui vivent concrètement ici participent d’une culture : on cherche consciemment à créer une culture artificielle, une culture d’artifices en ce qu’elle n’a pas pour objet et pour fin ses créateurs mais ses consommateurs. On ne fait pas une fête parce qu’elle permet à la communauté de profiter des joies de la vie collective, parce qu’elle perpétue une tradition assimilée par les mentalités, mais parce qu’elle participe de l’image à l’extérieur et fait plaisir au touriste.

africa then africa now

Et, comme un cercle vicieux, ce caractère faux rend cette culture encore plus méprisable aux yeux des locaux, toujours plus fascinés par le consumérisme à l’occidentale, qui en retour ne cherchent même plus à s’émanciper de la culture mondialisée du McDo et du Coca en-dehors des jours de boulot.

C’est pour cela que la renaissance des cultures populaires passera par une lutte sans merci contre la mondialisation, qu’elle soit économique, politique ou culturelle et, bien évidemment, contre l’économisme libéral qui voudrait réduire tout ce qui constitue la vie humaine à des relations marchandes, contractuelles et utilitaires.

Elle passera en conséquence par une déconstruction radicale du tourisme, en tant que symptôme et cause de l’uniformisation du monde. Car, comme le rappelait Philippe Muray dans Festivus festivus, « Le siècle qui commence, et l’Empire qui le domine, ne se connaissent pas d’autre devoir que de transformer le monde en un espace de libre circulation pour cet individu qui incarne au plus haut point le marché universel : le touriste. Le touriste en rotation perpétuelle, dévastatrice et absurde, dans des espaces sans obstacles (sans populations réfractaires) où ne demeureront plus, comme seuls témoignages de la négativité et de la singularité disparues, que les monuments du passé (mais ces anomalies, devenues patrimoine de la néo-humanité, seront heureusement plastifiées). »

Galaad Wilgos, auteur du blog République et Révolution

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Il y a 2 commentaires

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  1. Jonathan de voyagecast

    Salut les amis !
    Intéressant, mais j’aurais quand même une ou deux remarques… Déjà, si on pouvait arrêter d’utiliser le terme « bourgeois », surtout pour l’opposer aux « paysans », ça serait vraiment pas mal. Catégoriser des gens parce qu’ils sont « en ville », ou alors parce qu’ils ont « de l’argent », ne me paraît pas sage, voir même dangereux. Les « paysans » qui bousillent leurs terres avec de l’engrais chimique sont tout aussi mauvais que les « bourgeois » banquiers qui jouent avec les cours des matières premières, classifier le mal, c’est dur… J’habite en ville, la capitale même, ouvrier qualifié, ça fait de moi un « méchant bourgeois » ? Un peu trop manichéen pour moi, la vérité est beaucoup plus nuancée que ça.
    Sinon, le texte est bien mais… and so what ? Il me semble l’avoir déjà dit sur un autre article, mais j’attends des solutions, ou au moins des pistes… Par exemple, la « déconstruction radicale du tourisme », c’est quoi ? On supprime le club med ? On fait exploser les compagnies aériennes low cost ? On se tire une balle parce que le combat est déjà perdu ? L’idéologie, c’est bien et c’est top pour lancer des discussions ou on refait le monde, mais le concret… il est ou ? Le gars qui lit ton article, il fait comment pour « passer à l’action » ? Il n’y a même aucune piste pour changer sa façon de voyager, du coup on reste chez nous devant la TV, au moins on casse rien et on ne participe pas à ce néo-colonialisme ?
    En toute amitié bien sûr, mais vu les écrits de grande qualité du blog, j’en attends plus 😉

    • Mikaël Faujour

      Jonathan, ton verdict est excessif : les alternatives, on en a déjà montré pas mal : récits & intervioux sur le voyage à vélo ou à pied, sur des voyages hors sentiers, sur des initiatives écologiques et communautaires diverses. On a déjà fait tout ça et on continuera. Donc nous ne sommes pas que dans le rejet et la dénonciation. D’ailleurs, constate avec honnêteté que cela ne représente qu’une minorité de nos articles.

      En revanche, oui, j’ai bien l’ambition de continuer avec à la fois des analyses critiques sur les maux et les présupposés relatifs au voyage et au tourisme (je pense par exemple à un édito qui tâchera de répondre à la question « Pourquoi voyager? », par ex, ou bien encore un sur le mythe de « citoyen du monde », etc.) qu’indiquer d’autres pistes. Mais, franchement, il est à la fois plus pertinent d’interroger le bien-fondé de pratiques communes que de prétendre, depuis un petit blog, apporter les solutions qui, en dernière analyse, sont relativement vaines si justement elles ne remettent pas en question tout ce qui fonde le tourisme et le bougisme — donc à la fois le capitalisme de la séduction et l’organisation salariale du travail. On a plusieurs dossiers prévus, sur des sujets originaux, durant l’année. Mais il y a aussi que l’exigence qualitative suppose du temps (tu en sais qqch), que VDN rémunère peu… et que je dois trouver d’autres solutions de rémunérations. C’est comme avoir du plomb dans des bottes de caoutchouc et vouloir faire un saut de haies. Frustrant, donc, mais on y arrivera, peu à peu. C’est au prix de l’unicité et donc d’un vrai travail de fond qu’on parviendra sur le long terme à être distinct, suivi, respecté.

      Amicalement,

      M


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