Urbex (exploration urbaine) et dark tourism : Darmon Richter, c’est son dada

J’ai découvert Darmon Richter grâce à Ragemag.fr, site auquel j’ai collaboré durant quelques mois (novembre 2012-avril 2013), lorsqu’il était encore un projet éditorial très original et radical dans sa critique. Ce voyageur et blogueur britannique m’est immédiatement apparu comme l’un des plus passionnants d’une blogosphère du voyage souvent si pauvre et médiocre. Qu’il écrive sur son expérience de fumer de l’herbe sur un marché nord-coréen, sur la visite d’anciens bâtiments communistes de la Guerre froide ou d’un temple de l’Enfer bouddhiste en Birmanie, Darmon a l’art de conter, de surprendre, de montrer que celui qui voyage avec un regard curieux et une démarche active trouve des récompenses singulières et gratifiantes. Il était impérieux de l’interviouver, donc, et le faire découvrir à nos lecteurs.

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« Écrivain indépendant, photographe, explorateur urbain expérimenté et dark tourist avoué », tel qu’il était présenté sur feu Ragemag.fr, Darmon Richter pratique une forme de voyage aventureux et intellectuellement curieux, résolument hors des sentiers battus par le tourisme, ceux de l’émerveillement à la chaîne sur des lieux obligés.

C’est vers la mémoire et les drames de l’histoire, c’est vers les lieux témoignant de la démesure de l’orgueil des puissants, le prométhéisme ravageur de la modernité, et la cruauté subie par les opprimés, qu’il porte son regard. Tandis qu’un nombre immense de touristes se rend sur les lieux de lointaines grandeurs historiques (Athènes, Machu Picchu, Tikal, Tenochtitlán, Angkor), c’est-à-dire vers l’archéologie, lui est plutôt mû par une curiosité pour l’histoire récente et ses témoignages encore vibrants des grandeurs et décadences humaines : bâtiments et lieux abandonnés, villes fantômes et canalisations.

Et c’est ainsi que, de lectures en explorations, il parcourt le monde dans ses lieux les plus singuliers et souvent fort peu touristiques. Fumer de l’herbe sur un marché nord-coréen, explorer d’anciennes installations soviétiques, visiter Astana (Kazakhstan), « capitale mondiale des Illuminatis », parcourir le temple de l’Enfer bouddhique en Thaïlande : voilà le type d’activités hors-normes auxquelles s’adonne Darmon Richter, et qu’il raconte sur The Bohemian Blog. Il a accepté de répondre à nos questions. Découvrez un voyageur solitaire et d’un genre peu commun.

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Astana (Kazahstan) : Palais présidentiel Ak Orda

Est-ce grâce à ton travail que tu peux voyager à travers le monde ? Qu’est-ce qui te permet financièrement de voyager dans tous ces pays ?

Voyager est mon travail et je gagne de l’argent en vendant des histoires et des photographies. Il ne s’agit pas d’un revenu colossal – et ce n’est certainement pas autant que ce que je gagnerais assis à un bureau quelque part en travaillant 40h/semaine.

L’exploration urbaine est essentiellement une façon d’atteindre à de nouvelles perspectives sur le monde qui nous environne
Cependant, voyager à travers le monde n’est pas une chose si coûteuse. Parfois, des gens me demandent comment je peux me le permettre ; je suppose qu’ils s’imaginent un mode de vie fait d’hôtels, de circuits touristiques et de vols en première classe. Pourtant, à la vérité, si vous êtes disposé à faire du stop, à dormir sur le sol de la maison d’un étranger, à traverser des continents entiers en bus ou en train, voyager n’est pas un loisir onéreux.

Comment définis-tu le Dark tourism (« tourisme noir »)?

Le dark tourism est généralement défini comme la pratique consistant à visiter des lieux liés à la mort ou à la souffrance. Je suis d’accord avec cette définition, que je compléterais cependant, pour expliquer mon cas personnel, en y investissant un effort de relayer des histoires occultées, de porter la lumière sur des lieux ou événements importants qui pourraient sans cela être ignorés parce qu’ils nous mettent mal à l’aise.

Qu’est-ce que l’exploration urbaine (Urbex ou urban exploration, en anglais)?

L’exploration urbaine est essentiellement une façon d’atteindre à de nouvelles perspectives sur le monde qui nous environne. C’est regarder un endroit commun avec un nouveau regard, en visitant des sites où la majorité des gens ne penserait ou ne voudrait pas aller ou, peut-être, où ils ne pensent pas être autorisés à aller.

C’est en fait un terme si vaste qu’il peut inclure tout et n’importe quoi depuis la visite des canalisations sous la ville où vous avez grandi jusqu’à l’infiltration d’un complexe militaire de haute-sécurité sur un continent étranger.

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Le tourisme est supposément une activité de l’enchantement, de la recherche de beautés, bien qu’elles soient sans surprise très souvent. Tu ne sembles pas entrer dans cette case, mais tu te qualifies cependant de touriste (dark tourist, en l’occurrence). Dans quelle mesure es-tu un touriste?

tour-de-pise-karateJe pense que le mot « touriste » peut avoir une mauvaise connotation. Pour moi, le mot charrie une image de chaussettes-et-sandales, de complexes balnéaires (beach resorts), de payer trop cher la nourriture et la boisson ou de poser pour la photo devant des monuments célèbres. Ce n’est pas la forme de tourisme que je pratique. Cependant, j’utilise en effet parfois le mot, et pas uniquement dans le contexte du « tourisme noir ».

Je ne pense pas que les touristes doivent nécessairement chercher la beauté et l’enchantement pour correspondre à la définition. Et, de toute façon, il y a des endroits où je serai toujours un « touriste ». Quand bien même je pourrais vouloir me considérer différent des touristes stéréotypés avec leurs cartes et leurs guides touristiques, lorsque je visite des endroits comme la Chine ou Haïti, par exemple, pour les autochtones il sera toujours difficile de me voir comme autre chose qu’un touriste.

Ton compatriote Michael Palin (comédien de la troupe des Monty Python) invitait à toujours regarder du côté lumineux de la vie (always look on the bright side of life). À l’inverse, ton blog est sous-titré « Explorer le bizarre, le macabre et autres merveilles secrètes du monde » et tourne autour de la mort, de la torture, des prisons, de l’exploitation, de dictatures vivantes ou de monuments en décrépitude de régimes décrépis. Pourquoi es-tu intéressé par le côté obscur de la vie et le côté non-touristique du monde?

Ces histoires sont des histoires humaines, contenant des éléments à la fois de lumière et d’obscurité
 Je ne suis pas d’accord : je ne me sens pas motivé par l’idée de regarder du « côté obscur de la vie ». Je pense seulement aller un pas plus loin et chercher la lumière qui a été occultée dans l’obscurité. Tu mentionnes les dictatures. La plupart des personnes en Occident partagent une vision du monde dépeignant la Corée du Nord, par exemple, comme un régime sinistre et totalitaire, dont les citoyens passeraient leur temps soit à parader avec des armes, soit à purger une condamnation à un travail forcé. C’est certainement la perspective qui nous est montrée par nombre d’agences de médias et de journaux d’Occident.

J’ai visité la Corée du Nord, non pour embrasser cette vision obscure, mais plutôt pour comprendre mieux ce qui s’y passe et j’ai trouvé qu’il y a plus de lumière que bien des commentateurs que ne voudraient bien accorder à ce pays.

À d’autres occasions, j’ai rencontré d’anciens prisonniers politiques et ai discuté avec des survivants juifs de l’Holocauste ; malgré la noirceur à laquelle tu peux t’attendre, ces personnes sont humaines. Ces histoires sont des histoires humaines, contenant des éléments à la fois de lumière et d’obscurité.

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Portraits des deux premiers dictateurs successifs de Corée de Nord : le père, Kim Il-sung (1912-1994, président de 1972 à 1994), et le fils, Kim Jong-il (1941-2011, président de 1994 à 2011).

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Sur une place de Rasŏn (Corée du Nord), un portrait du défunt dictateur, Kim Il-sung (1972-1994), dont le totalitarisme dynastique a été prolongé par son fils Kim Jong-il (1994-2011), puis son petit-fils Kim Jong-un, au pouvoir depuis fin 2011. Lire ici le récit de la visite de cette ville, située à la frontière avec la Russie et la Chine (en anglais).

Comment a émergé cet attrait ou cet intérêt ?

Je pense que tout a commencé avec les cimetières. J’ai toujours été intéressé par les cimetières, parce qu’ils constituent une séduisante fenêtre sur le passé. Chaque pierre cèle une histoire différente et, quand j’étais jeune, j’aimais me rendre sur les tombes et tenter d’imaginer ce que toutes ces personnes oubliées étaient lorsqu’elles vivaient. À présent, mon intérêt à ce sujet a grandi et atteint des proportions nouvelles et j’ai visité toutes sortes de choses depuis des zones de désastre radioactives jusqu’aux camps de concentrations nazis ; mais tout s’enracine là.

Il s’agit d’un désir de comprendre le passé, d’honorer les personnes qui sont venues avant nous et porter une lumière sur l’histoire – qu’importe si le souvenir de certains moments de notre passé nous met mal à l’aise.

Qu’est-ce que les ruines, les lieux abandonnés nous disent ou nous enseignent sur notre civilisation, sur l’espèce humaine ?

(…) l’abandon témoigne de ce que les hommes sont allés trop loin
Toute ruine a une histoire différente à raconter. Dans de nombreux endroits de l’Europe de l’Est, il y a des gares ferroviaires, des sites industriels ou des monuments politiques de grandes dimensions, ruinés. Parfois, la valeur, la taille ou l’avancement de l’état d’abandon peut être incroyable et cela raconte une puissante histoire de changements d’attitudes, de réalignements des politiques et des régimes étatiques.

Certaines villes abandonnées tiennent office de monuments aux désastres : catastrophes naturelles telles que des tremblements de terres ou glissements de terrain, voire désastres humains comme les retombées nucléaires ou des mines contaminées. À d’autres occasions, l’abandon témoigne de ce que les hommes sont allés trop loin. C’est le cas de villes chinoises inachevées, avec l’emblématique hôtel Ryugyong en Corée du Nord (lire en anglais le récit de la visite de l’hôtel Ryungyong) ou même avec la centrale nucléaire soviétique que j’ai récemment visitée à Cuba. De tels lieux inachevés ne racontent pas tant ce qu’ont fait nos aïeux, mais bien plutôt ce à quoi ils ont rêvé.

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Grand cimetière d’Haïti

Comment prépares-tu tes explorations ? Comment prends-tu connaissance de tous ces lieux inconnus, abandonnés ? Comment es-tu connecté avec les autres explorateurs urbains ? Des lecteurs te conseillent-ils des lieux ?

Je tente de voyager sans plan défini. J’aime la liberté qu’il y a à arriver en un lieu et décider de la suite une fois sur place. Je commence généralement à chercher des lieux intéressants sur la région en utilisant des livres d’histoire ou simplement en discutant avec les autochtones. En fait, nombre de mes plus découvertes favorites ont eu lieu complètement par chance, découvertes des jours où je suis parti sans plan défini pour explorer une nouvelle ville ou région.

J’obtiens cependant aussi de bons conseils et suggestions à la fois des lecteurs de mon blog et de la communauté, plus vaste, de photographes et explorateurs qui partagent mes intérêts. Souvent, j’échange des conseils de lieux avec ces personnes : par exemple, si un explorateur urbain de Londres me montre quelque chose d’intéressant, la fois suivante je peux l’embarquer en voyage à la découverte de trésors cachés que j’ai découverts en Europe de l’Est.

Comment es-tu considéré par les communautés Urbex (c’est-à-dire, des explorateurs urbains) ? Cette activité est souvent illégale et, d’une certaine façon, tente sûrement de se maintenir secrète et alternative. Es-tu considéré comme un traître pour publier au sujet de tes explorations et, en quelque sorte, populariser ce type de voyage hors-sentiers battus?

Il existe maintenant une énorme communauté mondiale d’explorateurs urbains. Avec le sens de la communauté, vient une sorte de philosophie partagée quant à la manière d’aborder ces lieux perdus. En grande partie, je suis d’accord avec celle-ci : par exemple, je m’abstiens de mentionner des noms à l’exception du cas où le lieu sur lequel j’écris est largement connu. Dans mes écrits, je ne précise jamais les points d’accès ou des informations permettant de suivre mes pas trop facilement. Il est surtout question de protéger le lieu lui-même. Les pillards, les vandales et graffeurs trouveront toujours un moyen de pénétrer tôt ou tard, mais je ne compte pas leur simplifier le travail.

Si quiconque de la grande communauté urbex me considère un traître pour publier ce que je fais, personne en tout cas ne me l’a jamais dit… mais c’est tout-à-fait possible. Bien que je garde secret l’accès aux lieux, je suis connu pour avoir écrit sur le sujet de l’exploration urbaine dans des magazines ou pour avoir vendu mes photographies à des journaux. Dans les deux cas, c’est parfois vu d’un mauvais œil par la communauté.

(…) je ne visite pas le passé comme un agent d’entretien. Bien au contraire, je l’explore plutôt comme un fantôme
Je vois cependant les choses différemment. Pour commencer, je trouve étrange qu’une telle communauté impose des règles convenues aux autres. C’est une communauté d’intrus, de violateurs de propriété privée, de personnes qui souvent se définissent à travers la pratique en commun de violation de la loi. En accord avec cette philosophie, je refuse respectueusement d’adhérer à un quelconque ensemble de règles qu’ils suggéreraient pour influencer mes activités.

Cependant, à un niveau plus profond, je ne crois pas qu’il soit de mon devoir de préserver un lieu tel qu’il est : tout change. Les bâtiments s’effritent, puis s’effondrent. J’ai récemment entendu un photographe se plaindre de ce que le pillage qui a eu lieu dans toute la ville fantôme de Pripyat, dans la zone d’exclusion de Tchernobyl [lire, en anglais, le reportage y consacré par Darmon]. Bien sûr, cela fait que le lieu est moins photogénique… mais historiquement, l’Ukraine a connu une véritable pauvreté et n’est pas étrangère à la famine de masse. Qui suis-je pour juger les personnes qui vont piller ces ruines pour y trouver des bouts de ferraille ? Ils ont davantage besoin de manger que je n’ai besoin de prendre une photo.

En tant qu’explorateur urbain, je ne visite pas le passé comme un agent d’entretien. Bien au contraire, je l’explore plutôt comme un fantôme. Pour moi, l’attrait le plus vif réside dans le fait de savoir que demain ces lieux pourraient totalement être perdus. Ce n’est pas mon travail de les sauver de la mort, mais plutôt d’en célébrer et partager leur vie.

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Pripyat (Ukraine), ville-fantôme évacuée après l’accident nucléaire de Tchernobyl d’avril 1986

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Vue de la ville-fantôme de Pripyat, figée à l’ère soviétique

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Un bâtiment de Pripyat. Lire le reportage de Darmon Richter sur sa visite à Pripyat (en anglais).

Contrairement à divers blogueurs-voyageurs, tu ne sembles pas accorder beaucoup d’attention aux réseaux dits « sociaux » ni à la régularité de publication. Tu ne sembles même pas préoccupé par l’idée de vendre des trucs, de placer de la publicité, c’est-à-dire de gagner de l’argent avec ton blog (ou peut-être que si ?) : il est, en effet, très concentré sur la transmission. As-tu toujours travaillé ainsi, en te concentrant sur le plaisir de communiquer, ou bien ton blog a-t-il changé au fil des ans ? Pourquoi aimes-tu communiquer, transmettre au public ?

Quelques articles emblématiques de Darmon

Le Bohemian Blog de Darmon Richter a été lancé en 2011. Il a, depuis lors, publié des dizaines de reportages, toujours très singuliers, toujours avec une approche très personnelle. La sélection d’articles suivante ne prétend pas présenter les meilleurs, seulement quelques-uns de ses travaux les plus représentatifs :
8 articles sur la Corée du Nord, réunis dans un tag, parmi lesquels l’invraisemblable récit d’une excursion sur un marché, où il a acheté et consommé de l’herbe qui fait rire ;
– Une visite à Astana, capitale des Illuminatis, récit de sa découverte de la capitale du Kazakhstan ;
– Découverte de Wang Saen Suk, temple de l’enfer bouddhiste, en Thaïlande ;
– Deux récits d’un voyage dans le no-man’s land de Transnistrie, État autoproclamé ayant fait sécession de la Moldavie et demeurant non-reconnu par la communauté internationale.

Je pense qu’il y a une forte tendance anti-autoritaire, peut-être même anarchiste, dans beaucoup de ce que j’écris. Dès lors, commencer à gagner de l’argent avec des entreprises comme sponsors mettrait en déroute l’objectif de mon travail. Évidemment, j’adorerais me sustenter seulement à travers mon blog. Je commence d’ailleurs à vendre des impressions de mes photographies, et permets aux visiteurs d’acheter les livres que j’ai écrits ou auxquels j’ai collaborés. Mais, tant que je suis fier de pouvoir montrer les résultats de mon propre travail, et comme je l’ai décidé il y a longtemps, je ne publie jamais de publicité sur le site.

Pour ce qui concerne la promotion sociale et la fréquence des parutions, cela a toujours été, dans mon esprit, secondaire, venant après le contenu. Ce que je fais ne va pas plaire à tout le monde ; donc, plutôt que m’efforcer de promouvoir mon blog aux gens, je préfère me concentrer sur la qualité. Je fais le choix de laisser mes reportages parler d’eux-mêmes et laisse les personnes me trouver s’ils le veulent.

Je suppose que tu dois parfois voyager « normalement », visiter des musées « incontournables », des lieux de tourisme de masse. Quel est ton point de vue sur ce type d’endroits et comment les visites-tu ?

Bien que je sois généralement plus intéressé par l’« histoire cachée », les attractions touristiques populaires sont souvent populaires pour une bonne raison. Il m’arrive parfois de visiter des musées ou des monuments célèbres au côté de touristes ordinaires, bien que ce ne soit pas ma façon préférer de faire.

Un exemple récent, c’est quand j’ai choisi de faire une visite organisée de l’East End de Londres en mars, proposant de visiter tous les lieux associés aux meurtres de Jack l’Éventreur. La visite était fascinante, mais l’expérience, au sein d’un grand groupe, avec un guide bavard et faisant des plaisanteries tout le long de la visite… m’a laissé, d’une certaine manière, insatisfait, parce que mon rapport avec l’histoire a été atténuée au sein d’une bulle protectrice. J’étais si insatisfait, en fait, que je suis ensuite retourné sur les mêmes lieux tout seul, pour explorer à pied les terrains de chasse de l’Éventreur, de nuit, et seul avec mes pensées.

Tous tes articles semblent avoir exigé non seulement de visiter et photographier les lieux, mais aussi de chercher sur leur histoire, avant, durant et après la visite : comment travailles-tu et combien de temps t’exige un article ? Quel est la difficulté à chercher l’information, a fortiori dans des langues étrangères ?

Un reportage complet, pour lequel je consacrerais un sérieux effort à la préparation des images, à la recherche, puis à la composition d’une petite histoire basée sur mon expérience directe, me prendra quasiment une journée. C’est une façon de travailler assez chronophage, mais je vise toujours à écrire l’article « définitif », quel que soit le lieu auquel je porte mon attention. Je ne prévois pas de simplement décrire ma visite, mais je veux d’abord offrir une étude qui tienne par elle-même et apporte toute l’information que les lecteurs sont susceptibles de vouloir ou qu’ils veulent connaître.

Souvent, je me suis trouvé à écrire sur des lieux et événements qui ne sont pas très largement connus… et dans ces cas, trouver des sources fiables peut être extrêmement difficile. Nombre de mes plus belles réussites me viennent de recherches sur Internet dans la langue locale ou à travers des conversations avec des gens que j’ai rencontrés sur place.

J’aime recueillir le point de vue local, si je peux. Bien que ces comptes-rendus puissent être inexacts, comme n’importe quelle autre source humaine, l’émotion qu’il y a derrière – et apprendre comment les gens interagissent avec leur passé aujourd’hui – fait de ces histoires un patrimoine qui n’a pas de prix, dans le processus de décodage du sens.

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Photo prise à Kangbashi, district le moins peuplé de la ville-fantôme chinoise d’Ordos. Construite ex-nihilo dans la province de Mongolie-Intérieure (tout au nord), cette ville dispose d’une capacité d’accueil d’un million d’habitants… mais est très loin du compte. Lire le reportage sur le district de Kangbashi, le moins peuplé de la ville d’Ordos.

Des tours à perte de vue, toutes -- ou presque -- vides d'habitants : Ordos, ville-fantôme chinoise.  (Lire le récit de Darmon Richter sur Ordos.

Des tours à perte de vue, toutes — ou presque — vides d’habitants : Ordos, ville-fantôme chinoise. (Lire le récit de Darmon Richter sur Ordos.

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Vue de Kangbashi : des axes de circulation vides.

À quel point cette façon de voyager est-elle risquée ? Si jamais tu t’es déjà senti en danger, peux-tu expliquer quand et comment ç’a été, et pourquoi ?

Le plus souvent, je ne pense pas que le monde soit aussi dangereux que certains vous diront qu’il est. Il y a des personnes bonnes à chaque coin de la planète et même lorsque j’étais à des kilomètres de chez moi et que je ne parlais pas un mot de la langue locale, j’ai souvent réussi à me tirer de tout problème potentiel grâce à la bonté des autochtones.

Cela étant dit, certains des lieux que j’ai visités étaient alors véritablement dangereux. Grimper des grues, explorer des canalisations, entrer dans des bâtiments abandonnés ou entrer en fraudant au nez et à la barbe des gardes de sites appartenant à l’armée : toutes ces activités comportent leur lot de risques relatifs. Bien que le bon sens et l’expérience vous conduiront loin, il serait stupide d’oublier les risques impliqués.

Ma plus récente peur, c’était à Moscou. J’ai été attrapé en train d’explorer un tunnel de métro et arrêté par la police. Il m’ont retenu en garde à vue durant 12 heures, avant de me transférer au KGB (à présent appelé FSB) pour interrogatoire. Je suppose qu’ils étaient inquiets de ce que je pusse être un terroriste. Bien sûr, tout s’est bien fini, mais je peux vous dire que j’étais honnêtement assez effrayé sur le moment de ce qui pourrait m’arriver.

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Londres : vue depuis le sommet d’une grue à côté de la cathédrale Saint Paul (bâtiment en pierre blanche, dans le coin de la photo).

Pour poursuivre

  • The Bohemian Blog, le blog de Darmon Richter (en anglais) ;
  • Atlas Obscura, site encyclopédique de référence pour tout ce qui concerne le tourisme de l’insolite et de l’étrange, ce qui inclut une immense base d’articles sur le thème de l’exploration urbaine et des villes fantômes (en anglais);
  • Plus modestes, signalons aussi Neverends / Explorations, Urbex.me, tous deux en français, ainsi que Urbex Playground, en anglais. La liste est loin, très loin d’être exhaustive, les blogs et sites dédiés aux lieux abandonnés (et les « top » y consacrés) sont innombrables et on en trouve dans diverses langues.

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Il y a 2 commentaires

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  1. Astrid

    Bonjour!

    J’ai reconnu la maison du Parti Communiste bulgare… Deux ans après votre prise de vue, le site est malheureusement totalement dévasté et les mosaïques arrachées. Un triste passé qui s’échappe sombrement : décidément ce monument communiste fut loin d’être une réussite, et ce malgré la grandeur du lieu…


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