Paso Río Mayer : 10 kilomètres en enfer

99,99% des cyclo-voyageurs qui serpentent sur la carretera australe en Patagonie chilienne traversent la frontière argentine en bateau au départ de Villa O’Higgins. C’est le seul passage ! Et pourtant il y a cet infime pourcentage… qui s’appelle Cyclocosmos et a tenté de traverser cette frontière par un passage inédit : le Paso Río Mayer.

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[Enzo Schyns est, avec sa compagne Corinne Le Fèbre, cofondateur de l’agence Cyclocosmos. Tous les deux ont réalisé à deux reprises, en 2008 et en 2011, un long périple en vélo, consistant à joindre en vélo Quito (Equateur) à Ushuaia (Argentine), ce qui les motiva à fonder leur agence, pour faire partager à des voyageurs sportifs, leur passion. Enzo nous raconte un épisode du second voyage, en 2011, et des galères rencontrées dans le sud de la Patagonie, à la frontière de l’Argentine et du Chili.]

Tout d’abord, il faut savoir que le dernier bateau qui effectue la traversée vers l’Argentine part en principe la dernière semaine du mois de mars. Une fois le lago traversé, il vous reste à évoluer lentement sur une dizaine de kilomètres balisés par le flux incessant de cyclo-voyageurs qui s’y engouffrent. Mais si on rate le fameux dernier bateau de la saison, que fait-on ? Hé bien, c’est simple : il faut remonter 300 km au nord, afin de passer côté argentin via un autre paso. Enfin… tout cela, c’est la théorie !

23 mars 2011 : Corinne et moi savons qu’il ne nous reste 36 heures afin d’atteindre Villa O’Higgins pour y attraper le dernier bateau de la saison. Il n’est pas question de traîner ! Il nous reste 200 kilomètres à parcourir… 200 kilomètres de pistes évidemment. Le tableau de marche est clairement établi : passer un premier lac (Puerto Yungay) après 100 km de pistes et ensuite profiter des nombreux bus et 4×4 pour se faire conduire jusqu’à Villa O’Higgins (on nous avait dit qu’ils étaient nombreux).

C’est alors que vont s’enchaîner les déconvenues : crevaison sur crevaison pour Corinne, qui n’en avait jusqu’alors subi que deux en près de 7000 km, et puis rien !

Rien, le grand vide ! Pas un bus, pas un 4×4 qui puisse nous transférer jusqu’au prochain port. Durant toute la nuit, sous la tente, nous avons guetté à tour de rôle, mais jamais le moindre bruit de moteur ne nous a redonné espoir.

25 mars 2011 : nous arrivons, exténués, à O’Higgins, le dernier bateau de la saison a évidemment quitté le port six heures plus tôt. Vu que nous devions absolument rejoindre Ushuaïa afin d’y prendre le vol qui nous ramènerait en Europe quelques jours plus tard, nous sommes vraiment dans une sacrée merde ! Et les « putain de bordel de merde » vont s’entendre jusqu’au fin fond de l’Antarctique.

Espoir… et défi

Tous les cyclo-voyageurs s’arrêtent dans le même hôtel à O’Higgins (El Mosco). Le patron s’apprête à mettre la clef sous le paillasson afin de passer l’hiver au chaud dans sa famille en Equateur. Il n’envisage aucune solution pour nous aider puis se souvient: « J’ai accueilli, il y a quelques mois, deux cyclos français qui avaient réussi à passer la frontière (dans l’autre sens) via le Paso Río Mayer. En fait, il s’agit d’un paso que seuls certains bergers empruntent lorsque le fleuve qui fait office de frontière est à son niveau le plus bas. Vous devez juste savoir qu’entre les deux postes-frontières (chilien et argentin), vous devrez faire preuve de débrouillardise car vous devrez traverser un « no man’s land » qui ressemble à une véritable jungle et surtout traverser une passerelle très étroite ».

Le 26 mars 2011, très tôt le matin, nous voici donc partis pour une petite promenade de santé de 50 kilomètres jusqu’au poste-frontière chilien. Les carabinieri ne comprennent pas tout de suite ce que l’on fait là ! Lorsqu’ils comprennent enfin notre situation, ils nous guident jusqu’à l’entrée du « no man’s land » et s’autorisent même un bisou d’encouragement à Corinne. Cela fait un peu froid dans le dos !

« C’est très simple » , nous disent-ils. «  Vous voyez cette montagne, distante d’environ 5 kilomètres, hé bien vous la visez, et là, vous trouverez la passerelle qui vous permettra d’atteindre l’Argentine ». Les carabinieri nous ont encore fait de grands signes d’adieu et après 50 mètres à peine, on commence à se poser quelques questions. Un petit dénivelé négatif de quelques mètres seulement et la montagne que nous devions absolument pointer avait déjà disparu.

Alors on s’est dit : « C’est pas grave, on suit la boussole et on fonce tout droit ». Le hic, c’est qu’une boussole sans carte cela ne sert pas à grand chose si l’on a qu’un seul point de repère et surtout si le « on fonce tout droit » s’avère totalement impossible.

Et on en a bavé ! Nous avons zigzagué entre tourbières marécageuses, buissons tellement épineux que l’on aurait pu y crucifier mille Christ et talus que nous devions passer en développant une force que nous ne nous connaissions même pas.

A la tombée de la nuit, nous devions avoir environ effectué 3 à 4 petits kilomètres.

C’est le 27 mars 2011 vers 14h que nous avons enfin atteint la passerelle. Et là, les renseignements étaient parfaitement corrects. Si le vélo passe de justesse, nous devons choisir entre deux solutions pour le transporter de l’autre côté du Río Mayer : passer devant le vélo et le tirer vers soi (version Corinne) ou bien passer derrière et le pousser (version Enzo = 45 minutes de plus pour traverser la fameuse passerelle).

Et là, après avoir enfin passé le fameux obstacle que nous pensions infranchissable, au lieu de sauter de joie et de nous congratuler, nous avons presque pleuré devant ce qui s’étendait devant nous : un delta composé de centaines de rivières glaciales.

Délivrance

Nous l’avons fait ! Gelés souvent jusqu’aux genoux, nous avons traversé ce delta, nous l’avons vaincu, nous avons vaincu le Paso Río Mayer ! On nous avait dit que les bergers passaient par là lorsque le niveau de l’eau était au plus bas, nous n’en avons rencontré aucun ! Les carabinieri nous avaient fait leurs adieux comme on salue un condamné à mort et nous sommes toujours vivants !

Après tant de désillusions, nous avons enfin aperçu ce panneau indiquant «  Gendarmeria nacional argentina » avec cette indication surréaliste : « Informacion turistica » !

P.S. : Nous tenons à saluer les deux cyclovoyageurs français qui étaient passés avant nous par ce fameux Paso Río Mayer (peut-être se reconnaîtront-ils !).

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Il y a 4 commentaires

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  1. Haydee

    200 km en 36h, c’est chaud ! Avec les aléas du voyage en vélo comme les crevaisons, l’objectif était forcément dur à atteindre.
    Et puis combien de kilos aviez-vous sur chaque vélo ? J’ai fait un voyage A/R en vélo Paris-Alsace avec 18kg sur le vélo et je dépassais rarement les 80 km en forçant bien, après la route ne fait que des montées et des descentes donc ce n’était pas évident.

    Mais au total vous avez fait 7000 km, c’est bien ça ? et en combien de temps ?
    En tout cas, bravo, c’est courageux et on voit à vos têtes que c’est dur dur …

    • Enzo Schyns

      Hola Haydee,

      Comme le disait Mikael, je suis plus souvent sur mon vélo que devant l’écran de mon ordinateur mais dès que j’en ai le temps je réponds toujours aux commentaires.

      En fait, sur les deux traversées de six mois effectuées de Quito à Ushuaïa, nous avons parcouru un total de 18 000 km.

      Concernant le poids de nos bagages (vélo + bagages), en fonction des circonstances, je porte entre 40 et 50 kg et Corinne entre 30 et 40 kg.

      Mais au fait, d’où tires-tu ces chiffres : 200 km en 36 heures ?

      Bien à toi et plein de voyages vélocipédiques pour 2013 !

      Enzo
      (http://www.cyclocosmos-protour.com)

  2. Haydée

    J’espère un jour avoir le courage de faire ce que vous faites, mais cette fois je mettrai une peau de chamois !
    Les chiffres je les tire de ton article dans la partie mars 2011. Peut-être ai-je mal compris ?!
    J’aimerai monter un prochain blog sur le vélo, mais à force je risque d’être trop souvent devant mon ordi !


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