Le Mont Saint-Michel : une visite hors saison

Au tout début du mois d’octobre, deux amis guatémaltèques de ma femme, en périple en Europe, louent une voiture en Belgique et nous rejoignent en Bretagne. Leur séjour est très court (moins de 24h) et ils souhaitent voir le Mont Saint-Michel. Si j’en avais un souvenir mitigé dû à la surabondance de touristes, nous avons en vérité beaucoup apprécié cette visite, d’autant plus que la haute saison avait expiré.

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Une petite heure et demie de route depuis Saint-Brieuc et nous voilà sur l’un des parkings du Mont Saint-Michel. De toute évidence, je n’y suis pas retourné depuis des lustres. Aussi loin que je me souvienne, ma dernière virée là-bas remonte à mes études, en compagnie de mon amie Caroline… Ce devait être en 2003 ; on s’était garé en contrebas du rocher, sur l’un des parkings submersibles, troué de nids de poule. Les choses ont bien changé.

Sorti de la voiture, je prends la mesure des aménagements apportés : les parkings ont une capacité d’accueil de plusieurs centaines de véhicules ; plus loin, se profilent les restaurants et hôtels qui n’ont pas tardé à venir border les aires de stationnement. Une navette gratuite transporte les touristes depuis l’aire côtière des stationnements et restos jusqu’au pied du rocher, en passant par une longue passerelle dont la chaussée est bordée de
« trottoirs » de lattes de bois ; certains s’offrent une promenade dans un wagonnet tracté par des chevaux. Le panorama est si beau qu’il est plus conseillable de se rendre au Mont Saint-Michel à pied (une petite demi-heure en allant doucement) que de prendre le bus.

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J’ai, de longue date, une préférence pour les excursions hors-saison, à plus forte raison sur les lieux de tourisme de masse, ce qui, quoi qu’on en ait, est le cas du Mont Saint-Michel, le lieu le plus visité du pays hors d’Île-de-France. Mais, même hors saison, l’afflux reste régulier, y compris en milieu de semaine – et nous en faisons partie.

C’est toujours une même émotion qui saisit à l’approche du Mont Saint-Michel, cet apparent paradoxe de puissance et de grâce. Un même émerveillement calme devant cet écrasant rocher hérissé de murailles, forteresse de la foi posée sur la mer, surplombée par l’abbaye romane et la statue dorée de l’Archange Michel, qui écrase éternellement le Diable et fuse du haut de la flèche à la frontière du Ciel. Quoique placée au sommet de l’un des plus anciens édifices du Mont, celle-ci, due au sculpteur Emmanuel Frémiet ne date que de 1897, lorsque l’architecte Victor Petitgrand voulut couronner la nouvelle flèche de 32 mètres.

Dans la rue principale, bordée de commerces de cartes postales et de camelotes, de restaurants et lavée par le flux sans fin de touristes portant leur appareil photo en sautoir, il n’est pas aisé d’imaginer le silence sacré ni les attitudes de ceux qui vécurent ici, ni l’ardente piété qui animait les masses de pèlerins qui confluaient là depuis des terres parfois très lointaines. C’est que Le Mont Saint Michel fut, à partir du VIIIème siècle, le quatrième lieu de pèlerinage de toute la chrétienté, derrière Jérusalem, Rome et Compostelle. Certes, la majeure partie des bâtiments de l’île sont postérieurs à ces temps de piété ardente et où des milliers de pèlerins étaient annuellement reçus et accueillis, mais c’est sur la zone haute de l’île que l’on approche la plus ancienne mémoire. Là, en effet, sont les constructions les plus anciennes – les plus belles, sans doute, où une foi fervente s’exerçait comme aux portes du Ciel, en surplomb de la baie où la lumière devait renforcer le sentiment de la Présence divine.

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De fait, parmi les Musées et visites au mont Saint Michel, c’est particulièrement celle de l’abbaye bénédictine qui est à recommander – à la condition d’arriver suffisamment tôt pour profiter des deux bonnes heures nécessaires au parcours. L’importance religieuse du site ayant conduit à sa protection par les puissants, a conduit aussi à sa prospérité… autant qu’à des revers, lorsque le protecteur se trouvait chassé. À chaque étape de son histoire prestigieuse, correspondait un nouvel élan constructeur ; et les constructions préromanes, romanes, gothiques – dont la « Merveille », construite sous l’impulsion de l’abbé Jourdain, envoyé du roi Philippe-Auguste après la reconquête de la Normandie sur les Anglais – en attestent. « Cet ensemble de six éléments sur trois niveaux est unique au monde. Les contraintes du rocher, le respect de l’organisation bénédictine, le génie des bâtisseurs se sont unis pour donner naissance à l’un des plus grands chefs-d’oeuvre du patrimoine humain », énonce Jean-Paul Benoît dans un court fascicule de présentation (aux éditions Jean-Paul Glisserot).

Il y a quelque chose de fascinant, même sans comprendre en détail les évolutions historiques, que les architectures signalent, à évoluer dans ces divers espaces aux vagues allures de dédales, de volées de marches en salles voûtées, en passant par le cloître dont l’esprit peine à concevoir sa splendeur lorsqu’il était peint, imitant la Jérusalem céleste, et d’où, en surplomb on contemple la baie qui se confond à l’horizon.

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Vraiment, une visite hors saison (il faudra bien un jour que j’écrive sur les charmes des voyages hors saison, qui d’ailleurs me rappellent une magnifique chanson de Francis Cabrel – la seule peut-être) est ce qu’il y a de plus recommandable, à plus forte raison aux heures de mélancolie d’automne, voire dans l’hiver des ciels gris et des vents du nord, pour, avec le moins de touristes possibles à l’entour, concevoir la vie de foi entêtée et courageuse qui anima ces lieux il y a si longtemps. Il faut s’approcher le plus possible du silence absolu, sans flashes ni bavardages autour, sans obsédés du selfie nantis de leurs inanes perches, entendre frapper et fuir les vents du large, regarder l’impassible paysage de la marée basse, imaginer si possible la vie spartiate des premiers moines, ceux, austères, qui appliquaient et s’appliquaient la règle bénédictine. Sans hâte, sans l’empressement de sauter de salle en salle d’un pas trop pressé. Pour pouvoir demeurer un temps par les allées du splendide cloître gothique, aux colonettes en quinconce et décoré de beaux écoinçons et de frise aux motifs naturels, en contrebas de l’église, depuis laquelle on y accède. Prévu initialement pour être relié également à une salle capitulaire, celle-ci n’a jamais été construite, si bien que la vue donnant sur la baie constitue un lien avec l’extérieur, la société des hommes et les forces de la nature.

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Puis repasser par les édifices romans et préromans – salle de l’Aquilon, Promenoir des moines –, plus austères, moins lumineux, d’une foi plus intérieure, comme on redescendrait dans l’histoire, comme eux redescendaient jusqu’aux profondeurs intérieures, vers le noyau de silence où ils s’efforçaient d’entendre la voix de Dieu.

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Il faut imaginer encore les innombrables pèlerins venus là des quatre coins de l’Europe, riches et misérables n’ayant pour tout bien que leur vie, et qui devaient encore, ayant aperçu enfin le Mont, passer à pied les sables de la baie, dont l’amplitude de plus de douze mètres en fait l’une des baies à plus forte marée au monde. De très nombreux pèlerins ont péri. Et ceux qui, aujourd’hui, entreprennent de traverser à pied l’espace entre le continent et l’île, ont tout intérêt à faire appel à un guide.

Le Mont Saint-Michel fut l’un des cinq premiers sites français à entrer au Patrimoine mondial de l’UNESCO, en 1979 (la Basilique de Vézelay, Versailles, les grottes de la vallée de la Vézère et la cathédrale de Chartres complétant la liste). Une journée entière, avec le budget conséquent (car les entrées sont onéreuses et les hôtels et restaurants affichent des tarifs dissuasifs pour beaucoup – même si l’expérience d’une nuit d’hôtel sur place doit être inoubliable), en ces lieux profondément travaillés par l’histoire, en strates parfois marquées, l’on comprend pourquoi il fut parmi les premiers. Ce lieu raconte toute la ferveur religieuse médiévale, qui en faisaient un lieu de confluence de toute la chrétienté, des riches et des pauvres, de rois et de gueux. Ce lieu porte la mémoire aussi des enjeux politiques qui s’articulaient autour de son prestige religieux. Ce lieu reste aussi, indépendamment de ce que l’on en lirait ou de ce que l’on y apprendrait à écouter les guides, une merveille d’architecture sans pareille, l’invraisemblable image d’une solidité au milieu des tourments de la mer – à l’image de celle de la foi, résistant aux assauts et aux trivialités du siècle – combinée à une dynamique ascensionnelle où les quelques flèches gothiques sont couronnées par celle que surplombe la statue de l’archange, comme projeté vers l’Absolu.

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Il faut, autant que faire se peut, pour jouir le mieux de cette visite, s’y rendre en basse période d’affluence et se donner une journée pour bien le parcourir, sans précipitation… et laisser l’émerveillement monter en soi.

Crédits photo : à l’exception de la photo de Une, de la deuxième, la troisième et la dernière photos, toutes les photographies illustrant cet article sont du photographe guatémaltèque Edgar Bartlett Padilla.

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