Les trois coupoles: une matinée à Quetzaltenango

C’est avec bonheur et fierté que nous publions ce court récit d’une matinée à Quetzaltenango de Raphaël Cohen, graine d’écrivain et jeune homme au cœur immense de joie, de générosité et d’appétit à vivre et partager. Deuxième contribution pour Voyageurs du Net, nous espérons aussi qu’elle ne sera pas la dernière, mais seulement le grain parmi bien d’autres dans un rosaire que nous souhaitons voir s’allonger.

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« Je n’ai jamais écrit une ligne sur cette maraude heureuse, de peur que l’indigence du langage n’en ternisse l’éclat »
Nicolas Bouvier

La façade blanche de la Iglesia del Espíritu Santo est le seul vestige de la construction originale de 1535, dévastée par les séismes de 1835 et de 1902. La cathédrale métropolitaine moderne, construite derrière la façade originale, fut achevée dans les années 1990. Tout en béton.

J’y entrai un matin de février, presque par mégarde, alors que je marchais dans cette ville que je ne connaissais pas encore — j’y étais arrivé la veille — mais qui me semblait déjà pleine de promesses. L’esprit en alerte, les mires grandes ouvertes, humant avec avidité des effluves nouvelles (je m’attache souvent à une ville par ses odeurs), le cœur gonflé de cette joie simple que donnent parfois les matinées ensoleillées, je m’étais laissé dériver depuis une heure au moins quand j’entrai sans trop de conviction dans le sanctuaire, situé sur le flanc est du Parque Centroamérica. Après tout, j’avais tout mon temps.

Ce qui avait abord attiré mon œil et incité à y voir de plus près était le contraste criant entre l’ancienne façade très travaillée d’une part et l’entrée massive de la nouvelle cathédrale d’autre part, d’un gris sombre et morne, de ce genre de gris ciment qui donne l’impression d’un travail inachevé avant la dernière étape, qui eût été de la peindre. Les trois coupoles de la nouvelle cathédrale étaient pourtant très réussies et du même blanc que la façade de l’ancienne église, ce qui donnait l’impression qu’elles lui appartenaient et ajoutait d’autant plus à la confusion. Temps, couleurs et styles s’enchevêtraient de manière intrigante et désordonnée.DSC_1491

Si l’intérieur n’est pas trop laid et vaut tout de même le détour, on ne peut pas vraiment dire que ce soit une belle cathédrale : toujours trop de ce gris ciment — tous les piliers y ont droit — et puis, sur les bas-côtés, cet inévitable surplus tout en dorures, à la limite du kitsch, que je ne peux m’empêcher de trouver aux églises récemment rénovées. C’est ce que je me dis quand j’y entre ; mais, après l’avoir traversée de long en large, je suis saisi : l’atmosphère que j’y trouve me secoue, m’ébranle, m’empoigne.

Quelques fidèles sont dispersés, agenouillés sur les bancs les plus proches de l’autel d’argent. Sur l’un d’entre eux, le plus avancé de la rangée de gauche, deux hommes. Le premier, d’une beauté singulière, a peut-être à peine trente ans ; le second, d’une soixantaine d’années, a le visage ravagé par des traces de petite vérole. Ils prient tous deux d’une voix faible mais audible. Le plus âgé est en larmes mais les sanglots n’enlèvent rien à la douceur et à la musicalité de sa litanie. Leurs deux prières, ainsi que leurs deux voix, sont nettement différentes mais s’accouplent de manière homogène car leur débit et leur cadence sont presque identiques. A gauche de l’autel central, une cavité ornée, plus petite, contient en son centre un Christ agonisant à demi couché, recouvert de feuilles d’argent. C’est ce que je vois au pied de ce petit autel qui achève de me troubler : agenouillée, les mains jointes à hauteur du visage, une femme chante.

C’était donc ça ! Quelque chose m’avait imperceptiblement conquis et envoûté quand je m’étais approché du fond de la cathédrale. De façon presque inconsciente, j’avais été inévitablement attiré par cette femme que je ne voyais d’abord que de dos. Je m’étais trouvé happé par ce chant fascinant presque sans m’en rendre compte. C’est en m’approchant davantage que j’avais pu voir son visage brun d’indigène entre deux âges et que je compris qu’elle chantait, que je réalisai que ce qui m’avait attiré vers elle comme un somnambule était en fait une mélodie. Une mélodie diffuse, d’une ubiquité troublante, qui semblait suinter directement des murs de la cathédrale et s’écouler des trois cheminées qui montaient jusqu’aux coupoles ; si bien qu’on avait la singulière impression que c’était le temple lui-même qui chantait.

Voilà peut-être la raison pour laquelle j’avais mis tant de temps à comprendre que la douce musique qui était entrée en moi sortait en fait de cette gueule émaciée, ridée aux commissures des lèvres ; de la bouche de cette sirène peu commune. À vrai dire c’était la plainte elle-même qui rendait l’apparition étonnante ; la sirène, elle, bien que plus mince que la moyenne, avait tout de la traditionnelle maman maya tout en couleurs et en chevelure que l’on peut voir dans tous les marchés du pays. Vêtues de fripes bariolées, tissées et teintes à la main, une mamelle à l’air libre pour le nourrisson qui, si c’est une fille, deviendra plus tard leur exacte réplique, elles sont assises derrière d’abondants étalages de légumes ou, debout, battent en chœur et à paumes rabattues la pâte de maïs qui deviendra tortilla, l’aliment de base de la majorité des Guatémaltèques. Habillée d’un huipil aux teintes mauves, noires et bleu pervenche, ma sirène ne fait pas exception à la règle. Un fichu à fleurettes délavé est noué au sommet de son crâne et laisse couler d’épaisses mèches de cheveux d’un noir profond et brillant. Elle a le visage sec, osseux, buriné. Un ballot bariolé est déposé à son côté. Ses mains jointes emprisonnent une demi-douzaine de petits cierges verts et violets qu’elle embrasse par intermittence.

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Et ce chant ! Je ne pouvais certes en comprendre les paroles, mais que m’importait !  C’était triste, c’était beau, c’était à la fois doux et déchirant. Pure, limpide, tout en modulations régulières, la rivière de sa voix s’écoulait, ondoyante, entre chaque pierre et chaque dalle du sanctuaire tout comme elle se déversait délicieusement à travers chacun de mes pores. Mais le plus envoûtant, c’était que cette rivière se mêlait de manière absolument harmonieuse aux deux ruisseaux plus fins que constituaient les prières des deux hommes du banc. On avait presque l’impression que tous les trois participaient à une chorale qui avait longuement répété cette étrange partition. Un sentiment de sacré me prit aux tripes et me laissa figé là quelques minutes, absolument immobile de peur de rompre cet équilibre parfait. Je fus alors pris en tenaille entre deux puissants désirs contradictoires : celui, d’une part, de demeurer éternellement dans ce lieu et d’y laisser mon âme se mouvoir avec souplesse dans les eaux translucides de son concert ; celui, d’autre part, de prendre mes jambes à mon cou.

C’est ce que je fis ; non pas parce que mû par quelque crainte ou déplaisir que ce soit — j’étais plutôt enchanté — mais parce que les phrases se bousculaient déjà dans mon crâne et s’y entrechoquaient violemment, à la limite du supportable : je voulais écrire ce à quoi je venais d’assister. Je sortis du temple en me signant et retrouvai l’agitation ensoleillée du Parque Centroamérica.

Je me suis réfugié à l’intérieur du Café Baviera, de l’autre côté du parc. Il est situé au coin d’une rue qui donne derrière la petite galerie tout à fait bruxelloise du Pasaje Enríquez. (Au cœur d’ un joyeux désordre tout à fait latino-américain, on trouve parfois d’étonnante touches nord-européennes à Quetzaltenango, certainement liées au passage des Allemands qui occupèrent un temps la région après le départ des Espagnols). Bien que chaleureux, accueillant et somme toute authentique, le lieu respire la modernité et le confort quand j’y entre. Les barbes sont taillées, les tenues soignées et les regards, satisfaits et sûr d’eux, reflètent cette assurance quelque peu hautaine que donne l’aisance économique et la réplétion. Aux trois quarts plein, le lieu est majoritairement garni de bourgeois et de notables locaux qui viennent y déjeuner, lisent leur journal en buvant leur café et s’envoient de grandes claques sentencieuses sur l’épaule. Un petit monde bien à soi. Confortable, douillet, feutré. A l’exception d’une jeune femme blonde, je suis ici le seul étranger. Pourtant, le café est de style européen. Les boiseries sont ornées de photos et de coupures de presse. Des tubes des années 1980 s’échappent des enceintes disposées au fond du bistrot et répandent une ambiance tout à fait occidentale, bien que la quasi-totalité des visages présents soient bruns et typés. Je m’assois dans un coin, sors mon carnet et commande un expresso qui ne tarde pas à arriver. Il est délicieux, fort et amer à souhait.

Les mots qui caracolent follement dans ma tête mettent du temps à s’ordonner et à former laborieusement des phrases, car je suis dans cet état de profusion qui nuit à l’organisation et que la musique me gène. Mais aussi et surtout parce que mon regard est inexorablement attiré par la présence d’une jeune femme, assise à trois tables à ma droite.

Elle est vêtue de façon moderne, jean’s serré et petit décolleté à rayures, mais son physique ne trompe pas : longue chevelure noir de jais, épaisse et ondulée, grands yeux sombres et taquins soulignés au crayon, chair couleur de cassonade, bouche charnue : la formule magique de ce qui me plaît tant chez les jeunes Guatémaltèques — quand elles sont jolies. Attablée avec quelques amis, elle se fend de grands éclats de rire. Elle ne sait pas que je l’observe. Tout en écrivant ces lignes, tout en essayant de sauver quelques miettes d’existence de l’oubli, tout en tâchant de retranscrire la grâce irréelle qui m’avait transporté dans l’église, je suis distrait. Étourdi à en avoir mal au crâne. Étourdi par la grâce tout à fait palpable de cette jeune fille que je ne peux m’empêcher d’observer.

Les reflets moirés de la chevelure
Le profil fin et espiègle
Le rire qui ne veut pas cesser
Les lèvres humides retroussées sur les dents blanches
Le poids des seins que je devine sous le tissu tendu
Le cintre des hanches et la courbure du bassin
La douce vague des fesses
Les jambes longues et galbées
Les pieds délicats, enveloppés de fines ballerines noires

Ma respiration se fait plus lente; je pose mon stylo. Elle s’est levée puis est sortie. Depuis longtemps déjà.
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En sortant du café j’ai marché un peu, la tête à rien. J’ai d’abord vu une lépreuse, agenouillée au coin d’une rue sale. Ses bandages élimés laissaient entrevoir une peau calleuse et croûtée. Son crâne et sa face étaient enturbannés jusqu’au nez, si bien qu’on ne voyait que la partie inférieure de son visage. Elle dodelinait étrangement de la tête, comme si elle voulait se persuader de quelque chose, et remuait les lèvres de façon erratique mais sans qu’aucun son n’en sorte. Sa main gauche, tremblante, serrait aussi fort qu’elle le pouvait quelque menue monnaie qu’elle portait frénétiquement à sa bouche comme si elle allait la dévorer.

Un peu plus loin, j’ai vu deux soûlards ivres-morts étendus sur le trottoir. Le premier baignait dans sa pisse ; le second dans son vomi. Leurs têtes nues et hirsutes reposaient lourdement sur le macadam. Elles faisaient un angle étonnement sec avec le reste de leur corps. Ensuite, je me suis dirigé sans conviction vers le marché pour y déjeuner. Je commençais à avoir faim. C’était une très belle journée ; je sentais non sans délice le soleil me cuire le visage et j’avais le dos trempé de sueur.

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Quetzaltenango, le 3 février 2015

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