Jérusalem : errance nocturne aux portes du Rêve

Allez savoir pourquoi j’ai récemment rêvé de Jérusalem… Reconstituée par l’assemblage de fragments de souvenirs vieux d’onze ans et la fantaisie de l’inconscient, c’est dans une Jérusalem de chimère que j’errais. L’atmosphère y était angoissée, inquiétante et, descendant par une bouche de métro, je pénétrai dans une vaste grotte, située sous la vieille ville, à la voûte très haute et dont le gigantisme rappelait celles de Sơn Đông ou celles de Gunung Mulu. J’y retrouvai des visages familiers et, remontées de loin, des émotions datées de ce voyage à l’été 2004.

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Nous étions arrivés, Pauline et moi, un soir de fin juin, en 2004, à l’aéroport David-Ben Gourion, après un vol Paris-Tel Aviv (mon baptême de l’air). Après quelques jours à Tel Aviv chez un copain récemment immigré en Israël et qui nous avait accueillis là, nous nous étions rendus à Jérusalem en bus. Après la très libérale, occidentale et moderne Tel Aviv où le dépaysement, en somme, avait été bien mince, Jérusalem présentait un visage très différent.

Partis à l’improviste, sans aucun plan, sans idée d’hôtel où passer la nuit, nous arrivons de nuit (là-bas, il fait nuit plus tôt). Je me souviens du silence de femmes orthodoxes refusant de nous répondre quand nous demandions notre chemin et du curieux sentiment de mépris que j’en conçus. En fait, elles ne parlaient très probablement pas anglais et il est possible que leur croyance leur prohibât de s’adresser à un homme inconnu.

Au hasard, nous allons par les rues périphériques à la vieille ville, aux murailles impérieuses, traînant bon an mal an nos valises, la mienne remplies de livres dont une majorité que je n’aurais pas même le temps de lire durant mes deux mois sur place. Un homme arabe nous interpelle : jeune, PapaAndrea'savenant, sympathique, il nous propose de nous aider à trouver un hôtel. D’instinct, je me méfie : nous sommes vulnérables avec nos bagages incommodes et il fait nuit. Mais il nous conduit à un hôtel du quartier palestinien, dans la vieille ville, non loin de la porte de Damas, un établissement vaguement interlope où nous nous délestons de nos bagages. Jamal nous propose de le retrouver plus tard, pour faire connaissance et boire un pot. Une heure plus tard, nous voilà à la terrasse d’un café de la vieille ville (Papa Andrea’s), où, pour tout panorama, s’offre à nous le spectacle étrange des lumières de la ville nouvelle encerclant la vieille ville et d’où saillent, ponctuellement, des décharges d’armes à feu rappelant la proximité des tensions qui secouent cette terre, dont Jérusalem, triplement sacrée, est à elle seule emblématique.

Un peu plus tard, invités par Jamal chez lui et ses colocataires, nous faisons connaissance, dans les limites de ce que nous permet l’anglais boiteux des jeunes gens présents, dont plusieurs sont étudiants. Jamal débute alors dans le milieu du cinéma ; c’est alors un jeune réalisateur. Les conversations, un peu oiseuses, se poursuivent jusque très tard, si bien que, à notre retour, à plus de 2h du matin, l’hôtel est fermé et que, pour Pauline et moi, la porte close de l’hôtel nous ouvre la perspective d’une nuit blanche. Et, de fait, tout en conversant, d’abord hésitants, nous allons par les rues étroites du souk, aux boutiques fermées et au silence austère. Le souvenir, vague, lointain, m’en demeure comme un rêve.

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D’un pas lent et d’abord un peu inquiet, nous allons découvrant une ville de merveille, presque absolument déserte, où nous ne croisons que de rares passants, qui à peine nous frôlent comme des ombres ; où, pour toute présence, nous ne trouvons que des militaires, des policiers et des hommes de milices privées, signalant la préoccupation permanente de la sécurité. Et nous, jeunes voyageurs d’une vingtaine d’années, au milieu de ces millénaires de pierre et d’histoire, de souffrance et d’exaltations de la foi, nous errons, nous admirons en silence, l’anatomie de cette ville nue, impeccable de splendeur, passant par les passages ombreux surplombés seulement de vagues fils tendus pour les linges du jour, par des escaliers de songe, des ruelles labyrinthiques, des places surgies de l’esprit de De Chirico, des architectures mirifiques et cependant comme dépourvues d’unité d’ensemble.

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Et les senteurs lourdes et pures des bougainvilliers rythment notre parcours improvisé et innocent. Dans cette nuit légère et irréelle, l’anxiété que causaient d’abord le silence interrompu par des pas lointains et suspects – se dissipe. Nous passons devant des églises et des lieux saturés de mémoire et, de rue en rue, arrivons en surplomb du Mur des Lamentations où des gens pieusement s’adonnent à leurs prières à toutes heures de la nuit.
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Beautés sans nom et sans raison, nous en ignorons tout : et Jérusalem a tout d’un décor inouï, massif et sans explication, comme les rêves seuls habituellement en offrent. La nuit ne s’achevait pas, les heures étaient longues ; la fatigue et la faim se signalaient. Nous sommes enfin sortis de la vieille ville, cité sainte et pour nous éthérée comme une fantaisie de conte, à nous offerte dans un pli nocturne hors du temps du tourisme et du négoce, offerte à nous parce qui fut une grâce d’heures suspendues. À la Porte du Lion (ou peut-être celle de Hérode ?), nous sortîmes pour nous asseoir et, perdus parfaitement, disposés à suivre les murs de la ville pour retrouver celle de Damas et nous coucher enfin.

Mais la fatigue nous assoit, parachevant une nuit sans hâte dans la vision des premiers feux du soleil se levant sur les collines brûlées, par-delà les oliviers décharnés et tordus, griffeurs de ciel, des monts environnants où Jésus, paraît-il, erra avec ses compagnons, et où il connut son supplice dernier.

Si pour bien d’autres raisons Jérusalem me restera à jamais tatouée au coeur et si je garde au coeur l’espérance d’y retourner, ce souvenir premier, ce rêve vécu dans la réalité des hommes et dans l’inexplicable parenthèse de silence où la foule disparaît – à jamais demeurera comme une des expériences les plus merveilleuses que ma vie de voyage (ma vie tout court) m’ait offertes.

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