Paul Ariès : «  Le consommateur de voyages est un consommateur de clichés »

Electron libre de la gauche, Paul Ariès est principalement connu en tant que penseur de la décroissance et pour avoir lancé en 2007 et dirigé le canard Le Sarkophage (devenu en 2013 Les Z’Indigné(e)s après fusion avec le canard homonyme). Promoteur d’un « socialisme gourmand », d’un imaginaire alternatif et heureux à la folie libérale, plaçant le bien-vivre au centre de l’existence, il a accepté de répondre par courriel à quelques questions autour du voyage, du tourisme et de la politique.

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Promoteur d’un « socialisme gourmand », vous revendiquez le buen vivir sud-américain (le « bien-vivre »), la slow food, la gratuité ; au nom de vos convictions écologiques, centrales dans votre pensée de citoyen et intellectuel, vous prônez aussi la relocalisation. Vous êtes-vous déjà interrogé sur le tourisme ? Quelles observations en tirez-vous ?

Ma réflexion sur le tourisme prolonge celle des mouvements ouvriers et socialistes depuis le XIXe siècle. Nous ne partons pas de rien pour penser la société des loisirs. Il y a cette vieille idée que les loisirs doivent être une source d’émancipation et pas une nouvelle source d’aliénation. Il ne s’agit pas d’être un forçat de la consommation touristique après avoir été presque toute l’année un forçat du travail.

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Paul Ariès, Forum social départemental de Haute-Savoie, 2008 (crédit photo : Yann, Wikimedia Commons)

La réflexion sur les loisirs était plus critique jadis qu’aujourd’hui. Nous sommes devenus très sages… Le vieux mouvement syndical avait d’ailleurs inventé avec les comités d’entreprise (CE) un tourisme social différend du tourisme commercial… dont l’objectif n’était pas simplement de garantir le droit aux voyages mais un autre tourisme. Les CE fonctionnent aujourd’hui de la même façon que les marchands de voyage : toujours plus loin pour toujours moins cher. Nous devons donc réinventer un nouveau tourisme social adapté à la situation écologique et sociale nouvelle. Nous ne pouvons voyager loin que parce que l’immense majorité des humains ne prend et ne prendra jamais l’avion.

« L’industrie touristique a bien été un des maillons du maldéveloppement non seulement en laissant croire que nous apporterions durablement quelque chose de positif mais aussi en participant à la destruction des cultures autochtones, en donnant notre mode de vie en modèle »

Nous savons en effet que nous dépassons chaque année vers le 22 août les capacités de régénération de la planète. Cela signifie qu’au-delà toute activité supplémentaire se fait nécessairement au détriment des générations futures. Ce chiffre est bien sûr une moyenne qui cache des inégalités. Un nord-américain dépasse la capacité de régénération mi-février, un allemand mi-mars, un français mi-avril… Il est tout simplement inimaginable que 7 milliards d’humains puissent prendre l’avion, utiliser une voiture pour faire comme nous. Chaque Terrien a droit pour toutes ses activités (se nourrir, se vêtir, se chauffer, se déplacer, etc.) à 440 kg d’équivalent-carbone par an ce qui représente par exemple un vol en avion aller-retour Paris New York ou 6000 km en voiture. Si on prend l’avion une fois dans l’année il faut cesser de manger, sauf à accepter de faire ce que des milliards d’humains ne pourront jamais faire, sauf à accepter que notre mode de vie soit responsable de la malvie de tous les autres.

L’industrie touristique a bien été un des maillons du maldéveloppement non seulement en laissant croire que nous apporterions durablement quelque chose de positif mais aussi en participant à la destruction des cultures autochtones, en donnant notre mode de vie en modèle. Non seulement nous devons refuser l’exploitation touristique la plus immonde, je pense notamment au tourisme sexuel, mais nous devons être conscients qu’il n’existe pas un monde développé et un monde sous-développé mais un seul monde mal développé. Ils crèvent de faim parce que nous gaspillons. Nous savons tous que le tourisme industriel est responsable de gaspillage notamment en matière d’eau potable… Combien d’enfants pauvres privés d’eau potable pour que les riches puissent accéder à des bouteilles d’eau minérales ? Combien de familles privées d’eau potable pour que les golfs à destination des touristes blancs soient toujours bien verts ? Combien de littoraux saccagés, combien de droits d’usage bafoués pour construire les gigantesques complexes hôteliers ?

Les populations locales ne se laissent plus faire. Les mégaprojets touristiques ont été rejetés en Martinique, suite à la mobilisation de la population de Sainte-Anne. La population de l’Etat du Kérala, en Inde, a obtenu la fermeture des usines d’embouteillage de nos sodas responsables de la baisse du niveau des nappes phréatiques et du stress hydrique. La population de l’Île Maurice se mobilise contre le bétonnage de ce haut-lieu du refus de l’esclavagisme que fut le Brabant. Un nouveau tourisme social se développe cependant comme le prouve l’association Accueil paysan.

Qu'est-ce que le tourisme ?

Quatre organisations internationales (Commission de statistique des Nations unies, Organisation mondiale du tourisme, Eurostat et OCDE) ont défini ce terme. « Le « tourisme » comprend les activités déployées par les personnes au cours de leurs voyages et de leurs séjours dans les lieux situés en dehors de leur environnement habituel pour une période consécutive qui ne dépasse pas une année, à des fins de loisirs, pour affaires et autres motifs non liés à l’exercice d’une activité rémunérée dans le lieu visité. »

Source : Wikipedia, entrée « Tourisme ».

Voyager engage la totalité de notre être individuel et social. Nous devons rendre compte de ses conséquences économiquement, écologiquement, culturellement, socialement, anthropologiquement, politiquement. Je me souviens des débats sur la légitimité de voyager dans des dictatures comme l’Espagne, le Portugal, la Turquie, etc. La question du boycott de certains pays s’est toujours posée. Je me souviens par exemple avoir milité pour le boycott des produits et des voyages dans l’Afrique du Sud de l’Apartheid. La question du boycott de certaines destinations à certains moments se pose aussi : ce fut le cas lors de certains Jeux olympiques par exemple à Berlin (été 1936), Moscou (été 1980), Pékin (été 2008), Sotchi (hiver 2014). Nous pourrions aborder aussi certaines formes de tourisme ignobles comme le commerce sexuel, notamment pédophile, mais aussi le voyeurisme d’après des catastrophes naturelles.

Je crois que nous devons cependant accepter d’élargir le débat afin de nous demander si le tourisme est profitable aux pays les plus pauvres, s’il est un mariage blanc ou une mauvaise chose… Je me souviens de la publication en 1984 du livre de Pierre Rossel Tourisme et tiers monde : un mariage blanc par le Centre Europe Tiers-Monde et les éditions Favre. Nous devons déjà nous demander quelles formes de tourisme sont toujours préjudiciables et quelles autres sont défendables. Le voyageur ne doit perdre ni sa raison ni son cœur ni ses tripes. Nous combattons aussi au nom de la lutte contre les Grands Projets Inutiles imposés des mégaprojets comme les bulles tropicales ou les productions du sport-spectacle.

Nous ne serons cependant pas à la hauteur des enjeux tant que nous n’aurons pas la capacité de proposer des alternatives. J’ai déjà cité Accueil paysan, je pourrai citer aussi les camps de jeunes organisés par le mouvement Emmaüs [NDLR : plus de détails sur le site d’Emmaüs au sujet des chantiers solidaires estivaux en Europe] et qui permettent à des milliers de jeunes de tous les pays de se rencontrer autour d’un projet collectif et de rencontrer des vrais gens, en l’occurrence des naufragés du système.

Il semble exister un angle mort dans la façon de penser le tourisme et ses conséquences : ce que génèrent sur le plan anthropologique, la folklorisation des traditions et de l’histoire, la pénétration de la logique de marché dans le quotidien, l’entrée massive et temporaire sur un territoire de personnes aux mœurs qui parfois choquent. Est-ce parce que l’idéologie libérale (cette fois, sur le plan social et culturel, donc de « gauche »), valorisant le mouvement, l’ouverture, est incapable de penser ses propres conséquences ? Quelle place vous semble occuper le tourisme dans l’imaginaire politique ? 

Le tourisme en chiffres

Les statistiques publiées par l’Organisation mondiale du tourisme (OMT) sont éloquentes relativement à la progression du tourisme. Les chiffres ne peuvent manquer de soulever la question écologique sous-jacente à la croissance prodigieuse du tourisme international. D’après l’OMT, les arrivées/vols transnationales liées au tourisme sont passées de 25,3 millions en 1950 [pour une population mondiale de 2,5 milliards] à 1 milliard en 2012 (étapes intermédiaires : 69,3 millions en 1960, 285 millions en 1980, 455 millions en 1990, 674 millions en 2000). Les prévisions de l’organisation annoncent 1,5 milliard de vols touristiques transnationaux en 2020 et 1,8 milliard à l’horizon 2030.

Le tourisme représente :

  • 9% du PIB mondial (6600 milliards de dollars en 2012), 4% du PIB européen et 6,5% du PIB français ;
  • la première économie de services (plus d’un tiers de l’ensemble du commerce mondial de services), avec 8% des emplois dans le monde, soient 260 millions d’emplois dans le monde (900 000 emplois salariés directs en France) ; 
  • 5% des exportations mondiales ;
  • la source principale de devises pour 46 des 49 « pays les moins avancés » (PMA).

Sources : Ministère de l’Ecologie, du Développement durable et de l’énergie, Quotidien du Tourisme, Veille Info Tourisme ; le document « International Tourist Arrivals » (en anglais) sur le site de l’Osservatorio nazionale del turismo (Observatoire italien du Tourisme).

Le tourisme reste largement un impensé politique. La droite en fait une activité comme une autre. L’attitude des gauches est beaucoup plus contradictoire. Elles revendiquent en effet historiquement le droit aux loisirs, aux congés payés ; elle a longtemps annoncé la civilisation des loisirs. Elle est par ailleurs encline à l’ouverture, elle savoure l’altérité et se méfie anthropologiquement de tout terroir. L’enracinement est vécu traditionnellement comme potentiellement dangereux car porteur de xénophobie. Elle a longtemps dit que la classe ouvrière n’avait pas de patrie, elle a longtemps rêvé de nomadisme, préférant la libre circulation des hommes à celle des marchandises et des capitaux. La gauche ne s’aime pas davantage en donneuse de leçon, en dames patronnesse faisant la morale au bon petit peuple. Rien ne lui est plus odieux que de camper dans une posture qui conduirait à réserver le tourisme à une petite minorité. La gauche n’est pas aristocratique, elle aime la foule, le nombre. Elle n’est donc pas spontanément du côté de la prise de conscience des problèmes liés au tourisme de masse ; elle peut avoir tendance à refouler ses conséquences écologiques.

C’est pourtant de cette même gauche que sont venues les critiques des méfaits du tourisme de masse, tant pour les peuples autochtones que pour les voyageurs eux-mêmes. C’est pourtant d’elle qu’ont émergé, depuis les congés payés, toute une série d’alternatives en matière de tourisme. La gauche rêve de concilier le droit au tourisme pour tous et des effets positifs pour les pays d’accueil et peuples autochtones. Elle rêve d’un tourisme de masse qui serait « démassifié ».

Ce premier paradoxe en nourrit d’autres, puisqu’on sait que le tourisme de masse est finalement moins perturbateur que le tourisme plus intégré au sein des communautés autochtones. Le tourisme de masse dans la mesure où il reste « hors-sol » a moins d’effets négatifs que le tourisme d’immersion. Il contribue moins à imposer les modes de vie de l’Occident… justement parce que ce mariage touristique reste blanc. Il ne s’agit donc pas pour les gauches d’opposer ce que serait un bon tourisme élitiste et un mauvais tourisme de masse. Ce point de vue aristocratique est scandaleux et inefficace.

On ne changera pas les comportements en culpabilisant les gens (« Salauds de touristes qui osez jouer aux riches chez les pauvres ! ») ; on ne les changera pas davantage en appelant à la responsabilité, au respect des cultures locales, des ressources. On changera les gens en proposant autre chose. On sait déjà ce qu’il ne faut pas faire : Il ne faut pas de méga-structures, de grandes concentrations de touristes ; il faut réduire au maximum les atteintes aux environnements, il faut refuser la captation des ressources (comme l’eau ou l’accès au littoral). Il faut toujours privilégier le local contre le touriste.

L’histoire du tourisme part d’une vision aristocratique où l’individu s’accomplit pleinement dans un voyage vers l’inconnu, potentiellement dangereux. Avec le temps, cette vision s’est tout d’abord embourgeoisée, pour ensuite se massifier. Désormais, il est surtout question de se détendre à l’étranger, dans des endroits sûrs, confortables et de préférence en groupe (famille, amis…). Dans quelle mesure peut-on dire que le tourisme participe de la culture de masse capitaliste ? La pause, la respiration qu’il constitue ne sont-ils pas nécessaires à l’acceptation du capitalisme ?

Pawel Kuczynski - artiste politique

Crédit : Pawel Kuczynski, artiste polonais de combat, qui nous a gracieusement autorisé la diffusion gratuite de ce dessin (voir sur son site ses merveilleux dessins satiriques)

La consommation touristique permet de bien comprendre comment fonctionne anthropologiquement notre société. Le touriste jouit, bien sûr, des produits que lui vend l’industrie mais il ne s’agit pas le plus souvent d’une jouissance d’être, fondée sur la rencontre, sur la découverte, sur l’altérité, mais sur une jouissance d’avoir, d’emprise, d’accumulation. Nous jouissons du tourisme pour faire le plein de vide, nous jouissons du tourisme pour oublier que nous sommes mortels. Les gros touristes sont des accros au tourisme. Nous sommes dans une logique d’addiction, le toujours plus, toujours plus loin, toujours plus souvent, toujours plus vite.

Je crois que, comme le mentionnait Pierre Rossel dans Tourisme et tiers monde : un mariage blanc, les activités touristiques ne font souvent que prolonger le comportement quotidien, qu’elles le compensent ou l’accentuent. Le producteur et le consommateur aliéné reste un touriste aliéné. Le salarié infantilisé par les nouveaux modes de management reste un touriste infantilisé. Les réponses pour moraliser socialement, économiquement, politiquement le tourisme ne peuvent qu’être partielles. Une des tensions reste l’opposition entre le voyageur et le touriste, entre l’usager et le consommateur. Comment faire pour que le voyageur devienne un usager maître de ses usages ? Le bon combat est de savoir se porter sur les front les plus criants comme le refus du tourisme sexuel, du tourisme lié à l’industrie sportive, du tourisme le plus prédateur. Une autre solution individuelle consiste à refuser les parcours balisés, la simulation de réalité, de voyager moins pour voyager mieux.

L’imaginaire libéral valorise le déracinement et le voyage comme marques positives de liberté. En contrepoint, il existe un mépris des sédentaires, des enracinés, considérés ringards, limités, fermés, en quelque sorte incomplets. Comment interprétez-vous ce mouvement double de mépris pour les enracinés de chez nous et les terroirs (l’indifférence générale au sort tragique de la paysannerie française et européenne en témoigne assez) et l’attrait pour ceux-là mêmes qui, lorsque lointains, sont alors auréolés d’une « authentiticité » forcément admirable ?

Nous devons déjà combattre une idée reçue. On ne voyage pas nécessairement plus aujourd’hui que dans le lointain passé mais on voyage totalement différemment. Je dis souvent à mes étudiants que s’ils avaient vécu dans l’Antiquité, au lieu de passer des années assis dans des salles de cours, ils auraient parcouru le vaste monde alors connu. Songeons aux récits de voyage de l’antiquité comme L’Odyssée de Homère. Pensons à ce que fut longtemps la règle de l’hospitalité qui conduisait à offrir gratuitement le gîte, le couvert et parfois une épouse. Le voyageur faisait partie du quotidien, du banal.

«  Il ne suffit pas d’être loin pour être ailleurs, il ne suffit pas de faire 10 000 km en avion pour véritablement se déplacer. Nous nous imaginons à tort être de grands voyageurs, plus curieux que ceux qui nous auraient précédés au fil des âges, nous fantasmons les voyages parce que justement nous nous sommes sédentarisés, parce que nous ne bougeons plus.  »

L’idée du voyage initiatique vient des profondeurs de l’histoire et Erasmus n’en est qu’une très pâle réplique. Il ne suffit pas d’être loin pour être ailleurs, il ne suffit pas de faire 10 000 km en avion pour véritablement se déplacer. Nous nous imaginons à tort être de grands voyageurs, plus curieux que ceux qui nous auraient précédés au fil des âges, nous fantasmons les voyages parce que justement nous nous sommes sédentarisés, parce que nous ne bougeons plus. Nous ne supportons même plus ceux qui restent d’éternels migrants comme les nomades, les gitans, les Rroms.

Je me souviens dans ma jeunesse du grand nombre de chansons à la gloire des nomades, chez Léo Ferré, Jean Ferrat, Leny Escudero. Le nomade fascinait encore comme symbole de la liberté. Nous sommes des sédentaires qui ont besoin de se croire des nomades, de grands voyageurs qui ont besoin de regarder de haut ceux qui osent ne pas partir loin de chez eux. L’enraciné nous renvoie une image dont nous ne voulons pas. Le week-end sous les tropiques est une compensation au métro-boulot-dodo.

Il faut imaginer ce que furent durant des millénaires les déplacements de peuples entiers, ce que furent ensuite les grandes croisades, les conquêtes, les pèlerinages, les foires commerciales, etc. Nous nous imaginons à tort être les plus grands voyageurs comme nous aimons croire que nous serions les peuples consacrant le plus de temps à la sexualité ! Les marchands de voyage ont bien sûr besoin de nous faire croire que nous serions de « grands voyageurs ». Cela flatte les égos et permet de miser sur le mimétisme : « Je dois consommer du voyage pour faire comme les autres »… Le touriste n’est, cependant, pas seulement victime de l’agression publicitaire et des stratégies marketing. Il est devenu aussi un consommateur de voyages et non plus un voyageur.

Il se dit souvent que notre époque est celle de l’individualisme. Pourtant, le tourisme en atteste, il existe des aspirations communes, de masse, fabriquées et entretenues par la propagande et l’injonction publicitaires, entraînant des comportements grégaires plutôt qu’individuels. Comment interprétez-vous ce paradoxe ?

Tourisme alternatif et alternatives non touristiques

Le « tourisme alternatif » inclut diverses activités touristiques représentant une alternative au tourisme de masse. Entrent dans le « tourisme alternatif » de nombreuses démarches, supposées être plus respectueuses de l’environnement humain et écologique, ainsi que des conditions sociales des travailleurs. C’est le cas, par exemple, du tourisme écologique (ou écotourisme), du tourisme communautaire, du tourisme participatif (ou solidaire).

Au rayon des formes de voyage alternatives au tourisme, vient ce qu’on nomme le slow travel, c’est-à-dire le « voyage lent », généralement improvisé, souvent long, et qui peut passer par des phases d’immersion, pouvant inclure une activité rémunérée (travail dans un hôtel, cours de français, etc.). Lorsque nous avons organisé, au printemps 2013, une opération dans la blogosphère nommée « Unis pour un tourisme alternatif », nous avons découvert des initiatives de blogueurs qui voyagent à pied, à vélo.

De nombreuses autres initiatives existent, que nous ne connaissons pas encore bien ou desquelles nous n’avons pas encore parlé. Signalons, par exemple, le Groupement des campements universitaires de France, des hôtels permaculturels (la Isla Verde, au Guatémala, dont nous avons parlé ; l’hôtel Tonatiuh de la station éco-chic Mazunte, au Mexique, dont nous tâcherons de parler). D’autres formes de voyage, de découverte, de curiosité pour des lieux insolites : villes ou villages abandonnés et friches urbaines (ce que l’on nomme « Exploration urbaine »), le voyage en courant, à trottinette, le voyage en voilier, etc.

Les récits de voyage ont largement disparu. Pas seulement parce que les voyages en tant que tels ont quasiment disparu compte tenu de la nature des déplacements et donc de leur vitesse ; mais parce que les voyages se font de plus en plus hors-sol et hors-temps. Je pense aux consommateurs des resorts qui ne quittent plus le complexe touristique ou pour acheter quelques souvenirs ou faire quelques photographies ou vidéos. Combien de touristes rentrent-ils de voyage sans avoir échangé un seul mot avec un autochtone, sinon dans un but commercial ? L’instrumentalisation de l’Autre devient la règle du touriste. Nous n’avons plus un humain face à nous mais un porteur de clichés que nous pouvons consommer moyennant quelques dollars. Les autochtones nous rendent bien ce mépris. Nous ne sommes plus de véritables humains mais de simples porteurs de pouvoir d’achat, des porte-monnaie sur pattes.

L’industrie touristique vend de la fausse authenticité [lire, à ce sujet, notre édito « Voy(ag)eurs à la recherche de l’authentique perdu », NDLR] ». Elle vend des fausses relations, elle vend une fausse culture. Nous sommes dans le domaine de ce que Umberto Eco nomme « l’ère du faux ». Il faut surprendre, mais pas trop… Il faut de l’authenticité, mais pas trop… Il faut des frissons, mais pas trop. L’industrie touristique mise sur la sécurité… culturelle. Le maître mot est l’absence de surprise (bonne ou mauvaise). Nous pouvons en donner deux exemples très révélateurs avec l’invasion de la cuisine dite internationale à la place d’une vraie découverte et la conception de la chambre occidentale comme standard absolu, même au Japon. On réduit la table à quelques clichés passant ainsi à côté de l’essentiel. Manger chinois, par exemple, ce n’est pas manger du riz avec des baguettes c’est savoir que dans la table chinoise tous les aliments ont une dimension symbolique, que pour un repas amoureux, il faut manger des choses arrondies, parce que la sphère est le symbole de l’amour, que pour un repas d’anniversaire, il faut offrir des choses allongées en promesse de longévité, c’est-à-dire de longue vie, etc.

Nous sommes sur une logique du moindre dépaysement. Nous ne voulons pas faire l’effort d’aller vers l’Autre, de le découvrir. C’est vrai qu’il y faut du temps, c’est vrai qu’il y faut de la curiosité, de la modestie. Le consommateur de voyages est un consommateur de clichés. On réduit la culture à quelques artefacts, à quelques gadgets qui fonctionnent à la place de la totalité. Prenez les parcs d’attraction qui proposent des pavillons aux couleurs des différentes nations, mais dans lesquels la France, par exemple, est réduite à la Tour Eiffel, au béret basque et à la baguette de pain. Nous voulons bien de l’Afrique mais… sans les Africains. Le summum ce sont ces bulles artificielles qui proposent les tropiques à deux heures de route des grandes métropoles occidentales. L’authenticité est devenue un sous-segment, un marché élitiste. On redécouvre le voyage en louant une cabine dans un navire. Le scandale absolu c’est le faux bidonville, le faux habitat pauvre.

Un lieu commun éculé dit que les voyages forment la jeunesse. Avec des programmes de l’Union européenne comme Erasmus ou ceux de volontariat transnational, il semblerait que le voyage soit considéré uniquement, dans la doxa, comme un point positif pour le voyageur. Or, au même moment, l’on constate la formation de ce que nomme le sociologue Zygmunt Bauman une « élite mondialisée ». A votre avis, le voyage ouvre-t-il l’esprit ou n’est-il qu’un énième alibi de la mondialisation ?

Vous avez raison de dire que le voyage fonctionne comme un alibi de la mondialisation, mais j’aimerais insister sur le fait que tout le monde, même dans les pays riches, ne voyage pas. Je vois souvent beaucoup de mépris de classe dans le regard que portent les gros consommateurs de voyages touristiques sur ceux qui ne voyagent pas ou moins. Cela permet de se croire supérieur, mieux ouvert au monde. Vous pouvez parcourir le monde dans tous les instants mais ne pas voyager au sens de découvrir une quelconque altérité.

Ce n’est pas par hasard que l’anthropologue Marc Augé cite les aéroports comme des non-lieux caractéristiques de la modernité. Vous pouvez en revanche être un adepte du voyage immobile, comme on disait autrefois du cinéma, et être un grand découvreur du monde, c’est-à-dire de l’Autre. Ce n’est pas parce que vous multipliez les safaris en Afrique que vous changez votre rapport à la nature, aux animaux. La consommation de voyages touristique est bien une machine qui entretient le mépris du nord envers le Sud, des riches envers les pauvres… jusqu’au sein des nations opulentes.

[Remerciements à Galaad Wilgos, chroniqueur pour Ragemag et auteur du blog République et Révolution, pour sa participation à l’élaboration de cet intervioù.]

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Il y a 3 commentaires

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  1. Didier Barthès

    Beaucoup des analyses présentées sont justes mais on peut toutefois souligner deux points qui me semble passés sous silence.

    – Dans le voyage certains recherchent non pas le contact avec l’autre mais le contact avec le paysage, avec l’éloignement physique et avec la nature. A en croire Monsieur Paul Ariès, on a l’impression que seule le goût du partage des cultures a de la valeur, il y a aussi d’autres recherches et elles ont leur raison d’être et sont tout à fait respectables.

    – En ce qui concerne l’aspect écologique et l’excès de consommation, encore une fois un problème est tout simplement oublié : Celui du nombre des hommes, Beaucoup des problèmes évoqués ici seraient dans une bonne partie résolus si nous étions moins nombreux, les effectifs de l’humanité sont 35 fois plus importants qu’au début de notre ère. Cela interdit de fait à toute la planète de bénéficier d’un niveau de vie plus décent. Curieusement, le sujet reste tabou même chez beaucoup de partisans de la décroissance. Pourquoi ne pas envisager un retour à des effectifs plus modestes ce qui détendrait largement les contraintes ? N’oublions pas que les vues « décroissancistes » ne sont pas partagées par une large partie de l’humanité, la majorité des hommes, au contraire, veulent consommer plus encore, et pour les plus pauvres d’entre eux, il est bien difficile de les en blâmer, or, ils sont plusieurs milliards, il n’y aura pas d’autres solution que de remettre en cause nos effectifs en encourageant partout la baisse de la fécondité. La condamnation des comportements du décile le plus riche de la planète, n’est pas suffisante, ni tout à fait juste d’ailleurs car au fond le reste du monde rêve de vivre ainsi et ces gens les plus aisés ne sont au fond pas pires que les autres, ils sont juste dans une situation provisoirement plus confortable.

    • Mikaël Faujour

      Monsieur Barthès,

      Merci pour cette intervention. Je ne peux parler en son nom, mais je doute que M. Ariès ait du voyage une idée simpliste ne prenant en compte que la rencontre humaine et culturelle comme finalité… Mais je vous donne raison : il est une forme de voyage consistant à se rapprocher de la nature, à s’éloigner des hommes… Ce n’est simplement pas de celle-ci qu’il s’agissait ici.

      En ce qui concerne la question nataliste, nous nous éloignons du sujet initial pour un débat qui serait trop vaste et surtout hors-sujet pour être ici abordé. Elle soulève de nombreuses questions, du reste : qui décide, qui impose et comment une politique de dénatalité. Je n’ai, sur le sujet, aucune opinion très construite et m’abstiendrais donc de m’exprimer plus avant.

      Si d’aventure vous souhaitiez intervenir sur Voyageurs du Net, par exemple en y publiant une tribune (sur un sujet lié au voyage et/ou au tourisme, évidemment — et prq pas une réflexion sur les possibles compatibilités ou incompatibilités entre voyage et décroissance : ce serait là un thème passionnant), je serais heureux d’en discuter avec vous.

      Cordialement,

      Mikaël

  2. Jonathan de voyagecast

    Très intéressant, un peu trop long à réagir points par points, mais une ou deux choses m’interpellent:
    – Il ne mentionne pas vraiment tous ces voyageurs (et il y en a) qui essaie de voyager plus ou moins bien, en allant vers l’autre et en fuyant les zones trop touristiques. Tout dépend d’ou on va et qui on fréquente, mais même s’ils ne sont pas la majorité, il y en a.
    – Il souligne bien le manque d’alternatives, mais sans en fournir… Le fait est qu’on a des vacances, c’est un peu normal qu’on choisisse de partir pour se changer les idées, profiter de la mer, de la chaleur, d’une autre nourriture… et à bas prix en plus ! Pour l’instant je n’ai rien vu de comparable qui puisse accueillir ces masses de travailleurs fatigués, je ne leur jetterai donc pas la pierre…
    – Quand c’est bien géré, je suis plutôt pour la venue de ce qu’on pourrait appeler le « capitalisme », c’est à dire donner une valeur monétaire à quelque chose. Aux Philippines par exemple, les sites de plongées sont maltraités, les ancres balancées droit dans les coraux, ils démolissent eux-même leur gagne pain. Ce n’est pas dû aux touristes de masses qui n’y sont pas encore, mais bien au fait qu’ils n’ont pas conscience de la valeur de ces coraux. Après je suis d’accord, l’équilibre est dur à tenir, mais je suis clairement contre la gratuité !
    – Pour Erasmus et autres, je suis plus ou moins d’accord. Du voyage ? Mouais, de ce que j’ai entendu c’est plus faire la fête qu’autre chose, ça ouvre certainement l’esprit à quelques-uns, mais je ne suis pas si sûr que ça défende les valeurs du « voyage ».

    Bon interview, à la fois long et trop court tant les problématiques sont étendues !


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