Cyclotourisme : de l’Alaska à Ushuaia, ils traversent les Amériques à vélo

C’est lors de leur passage à Quetzaltenango, seconde ville du Guatémala où je vis, que j’ai rencontré Virgile Charlot et Marion Martineau (celle-ci étant une connaissance d’un ami), pour les interroger sur leur fascinant pari d’une traversée nord-sud du continent américain… à vélo. En septembre 2013, ils débutaient leur périple à Anchorage (Alaska) ; après 15 mois de parcours, ils devraient arriver à Ushuaia, en Terre de feu argentine. C’est donc au tiers de leur périple que j’ai eu le bonheur de les interviouver.

cyclotourisme-voyage-velo-tropique-bayandaMarion Martineau a 28 ans, 29 durant le voyage ; elle est originaire du Poitou-Charentes, « la région où personne ne veut aller » (Ségolène apprécierait) et vient du milieu associatif. Virgile Charlot, qui a fêté ses 30 ans le 14 février, a, quant à lui, « grandi dans les montagnes du Jura » ; écrivain-voyageur, il a notamment publié en 2012 Tropique du Bayanda, une épopée africaine, chez Arthaud (éditeur de la maison Flammarion). Ce livre rend compte d’un vaste périple, réalisé en 2010, lorsqu’il traverse l’Afrique du nord au sud en vélo. « Ça ne me plaisait pas particulièrement de rester à Paris ; j’ai eu l’opportunité de monter ce projet de traverser l’Afrique à vélo. J’aimais déjà le voyage à vélo et j’avais déjà traversé les Etats-Unis à vélo d’est en ouest, de New York à San Francisco », raconte-t-il, signalant aussi un tour d’Europe avec des copains, en triplette.

Son voyage d’un an en Afrique constitue un précédent : non seulement, il aboutit à l’édition de son récit de voyage, mais il donne lieu également à un documentaire – puisqu’il a beaucoup filmé durant le parcours – , acheté par France Ô, puis diffusé sur France 5 et des chaînes régionales.

En couple depuis 4 ans, Marion et Virgile ont donc décidé de partir ensemble pour un long voyage, longuement préparé et avec l’appui financier et logistique de plusieurs sponsors. « Et nous voilà ici au Guatémala après 7 mois de voyage », résume Virgile en terminant de se présenter, et avant de débuter l’intervioù. Que voici.

Pourquoi cette envie de voyage long et pourquoi l’Amérique latine en particulier ?

Marion : Il y a pas mal de gens qui, lorsqu’ils font un voyage long, prennent une année sabbatique qui est pour eux une parenthèse. En fait, nous, on l’envisage pas trop comme ça. C’est plus dans la continuité, dans notre façon de vivre. Entre mes contrats de travail en France, je partais souvent voyager.
Virgile : C’est plus une façon de vivre qu’une rupture avec « la routine » à laquelle on devrait être astreint à notre retour. On voyage à vélo, on va rentrer ; qu’est-ce qu’on va faire ? Je ne sais pas. On repartira peut-être voyager ? Je n’en sais rien pour le moment.
Marion : C’est pas une parenthèse. Les gens, même la famille, ont un peu de mal à comprendre. C’est pas vraiment « un voyage long » : on vit notre vie ! Quand les gens nous disent qu’on est en vacances, on leur dit que non, pas vraiment !

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Cela révèle une telle intériorisation du salariat et de l’alternance travail/vacances comme norme qu’un autre mode de vie apparaît comme surprenant, non ?

Virgile : Complètement. On est sorti de la norme. On est sorti de cette logique du salariat. Cela dit, quand on rentre, on doit concrétiser des projets, travailler avec des éditeurs, des producteurs. On a aussi des contraintes. On est salarié de temps en temps ; on doit faire du fric pour gagner notre croûte. Mais on a une marge de manœuvre entre ces périodes-là qu’on s’octroie pour accomplir notre idéal.

Marion, tu es celle des deux qui avait le moins voyagé à vélo, quel est ton bilan au premier tiers de ce long voyage ?

Marion : On se fait très vite à ce type de voyage : le corps et l’esprit s’adaptent très vite à l’effort et à l’itinérance perpétuelle. Je pense que je me suis un peu endurcie, dans le sens positif du terme. Il y a des choses qui auparavant me semblaient insurmontables, comme les côtes, par exemple.
Virgile : Marion oublie de préciser que nous avons fait toute la partie nord-américaine dans les Rocheuses, en passant par la Great Divide, une route de 4200 km tracée sur la Continental Divide et suivant la ligne de hauteur des Rocheuses.
Marion : Nous ne passions que par des sentiers. Maintenant, sur le plan physique, je suis très rassurée sur mes capacités à continuer et affronter les Andes, par exemple. Le fait de camper tous les soirs, d’être dans l’incertitude quant à où dormir, si on va manger ou rencontrer des gens : tout cela fait que j’ai maintenant très peu de peurs ou d’appréhensions à voyager, à être dans l’itinérance. C’est un truc qui vient avec le temps et l’expérience.

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Quelles sont les difficultés rencontrées à voyager en couple ?

Marion : On s’est tapé 10 jours de flotte non-stop après Puerto Vallarta, au Mexique ; c’était incompréhensible : on ne s’y attendait pas. Les conditions météo peuvent te miner le moral quand elles s’acharnent.
Virgile : Il faut garder la foi, même – et surtout – dans l’épreuve !
Marion : Au bout de 6 jours, je n’en pouvais plus de la pluie. Ce sont surtout des éléments extérieurs qui viennent nous ruiner le moral et peuvent provoquer des conflits entre nous. Cela mis à part, on s’entend plutôt bien. Après, c’est vrai qu’on est tout le temps ensemble…
Virgile : Oui, il y a la promiscuité. Combien de couples vont passer un an et demi tout le temps ensemble ? C’est une expérience assez exigeante sur le plan relationnel. Cela dit, l’effort physique a tendance à pondérer cette tension qui pourrait naître de la promiscuité.
C’est une expérience assez exigeante sur le plan relationnel…
Marion : Quand on est un peu énervé l’un contre l’autre, hé bien, il y en a un qui est 150 mètres devant ; et l’autre, derrière, repense à ce qui s’est passé, ressasse et conclut que c’est dérisoire. Puis, plus tard, on en reparle ; de toute manière, on finit sous la même tente, donc il faut bien que ça aille.
Virgile : Ces épreuves-là sont des charnières, des paliers ; c’est comme un escalier : c’est dur de franchir la marche, mais tu es toujours plus haut à chaque marche franchie. Les paliers progressifs, lors de ce voyage, ç’a été la neige dans les Rocheuses, la pluie à Puerto Vallarta, le vent sur le Santiago Comaltepec. Ça fait progresser.
Marion : Souvent, quand on a eu des tensions, c’était surtout dû aux conditions météorologiques assez dures qui faisaient que physiquement il fallait tenir. Cela dit, heureusement qu’on n’est pas en tandem : le fait d’avoir deux vélos séparés, cela fait qu’en cas de tension, on peut prendre de la distance l’un vis-à-vis de l’autre.
Virgile : J’avais déjà fait un voyage en triplette. J’ai fait 6000 km en Europe sur un vélo à trois places, avec deux copains. À la fin, je détestais le vélo – je ne voulais plus en entendre parler. Il m’a fallu presque 2 ou 3 ans pour me réconcilier avec le vélo.

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Vos rythmes respectifs de voyage s’accordent-ils ?

Virgile : Marion oublie de le dire mais elle a un bon potentiel physique ; elle est assez forte. On avance à un rythme qui est le même. Elle assume des tâches que je n’assume pas – et vice-versa. C’est très équilibré. Parfois, elle me met des vents dans les côtes et je ne peux pas la suivre.
Marion : Virgile a plus d’expérience en VTT et moi je viens de découvrir ça : voyager non pas sur la route mais sur des chemins. C’est là que je bloque parfois.
Virgile : Oui, quand il y a du sable, des rochers, des cailloux, c’est vrai que j’ai plus d’expérience. Parfois elle tombe…

On ne s’acharne pas. On prend le temps de vivre !

Combien d’heures passez-vous sur le vélo chaque jour ?

Marion : Entre 5 et 6 heures de vélo par jour, soient 80 et 100 km, si on est sur route. Si on est sur piste, c’est plutôt 60 à 80 km. On a le temps, donc ! On s’arrête, on va au marché, on achète à manger ; on mange bien. On ne fait pas 10 heures de vélo par jour !
Virgile : On ne s’acharne pas. On prend le temps de vivre.

Prenez-vous, justement, le temps d’explorer ? Il paraîtrait en effet absurde qu’un voyage au très long cours se résume à une sorte de performance sportive.

Marion : Si tu t’arrêtes sans cesse à tous les endroits qui méritent d’être vus, tu n’avances plus. On fait donc des choix de lieux où on veut s’arrêter.
Virgile : L’expérience de voyager à vélo permet d’envisager la banalité d’une manière exceptionnelle. Tu arrives parfois dans les lieux où, parce que tu as donné de la jambe pour y parvenir, tu t’émerveilles de façon plus simple, découvrant un panorama magnifique que tu ne verrais pas si tu y parvenais en voiture.
Marion : On n’est pas dans l’esprit de pousser pour aller voir telle cathédrale, voir les vieilles pierres ; on n’est pas très porté à faire des détours. Si c’est sur le chemin, tant mieux…
Virgile : … Sinon, on ne fait pas de détour. Si le lieu n’est pas sur ta route, c’est qu’il ne voulait pas l’être !
Marion : Là, par exemple, au Guatémala, on manque Tikal… Ce n’est pas grave.

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Virgile : Parce qu’on ne va pas à Tikal, on voit d’autres choses qu’on n’aurait pas vues en allant à Tikal. On est dans la banalité : on ne va pas visiter ; mais c’est bien ça qui est excellent.
Marion : Se poser sur une place d’un bled que personne ne connaît, manger une pastèque en regardant les gens, ça nous suffit !
Virgile : L’autre jour, en venant ici, il y avait un paysan qui passait sa charrue avec son bœuf. On s’est arrêté, je suis allé le voir : « Qu’est-ce que tu plantes ? – Je plante des haricots ». Ce sont davantage ces instants-là qui pour moi ont de la valeur que d’aller voir un objet mondialement reconnu comme étant un « objet à voir ».
Marion : Du coup, ça ne nous pèse pas trop de ne pas aller sur des sites qu’on est censé visiter. Hier, par exemple, on nous a dissuadé d’aller à la Antigua ; donc on n’y va pas. Parfois, les gens nous demandent : « Mais pourquoi vous êtes restés là-bas ? ». Par exemple, on est resté 4 jours à Tuxtla Gutiérrez, la ville la plus moche du Chiapas, polluée, horrible, bruyante… Mais pour nous, c’était cool : on a vu un pote là-bas, on a rencontré un boulanger français qu’on est allé filmer. On était dans une ville vraiment mexicaine où il n’y a pas de tourisme. Du coup, c’est pas Disneyland !

5 livres de voyage conseillés par les Pignons voyageurs

  • Indian Creek, de Pete Fromm : « ça se passe dans les Rocheuses. C’est ce qui nous a donné envie de passer par les Rocheuses. C’est un jeune homme qui trouve un petit boulot durant l’hiver : il doit casser la glace où sont pris les œufs de saumon, pour pouvoir les relâcher ensuite. Il a un quotidien assez banal, mais c’est assez fantastique. Il est en immersion à 2h de chez lui, dans un monde sauvage ».
  • À Marche forcée, de Sławomir Rawicz : « une épopée hallucinante, qui a, certes été romancée, mais l’expérience est prenante et poignante ».
  • L’appel de la forêt, Jack London.
  • Naufragé volontaire, Alain Bombard : « Un médecin qui décide de prouver que les marins qui font naufrage meurent de peur avant de mourir de faim, sur leurs embarcations de survie… Il dérive pendant 3 mois sur une embarcation de survie jusqu’aux Caraïbes, tout seul sur son bateau, sans radio. Un bouquin complètement hallucinant »
  • Railway Bazaar, Paul Theroux, « un homme qui se déplace en train à travers le monde. Par sa fenêtre et les gens qu’il côtoie, il dépeint de belles images ».

Dans le rapport à autrui, au temps et à l’espace, que vous a apporté positivement et négativement le voyage à vélo ?

Marion : On a une très bonne connaissance des routes et de l’environnement. Les gens, le plus souvent en voiture, ne se rendent plus compte si ça monte ou descend, si c’est haut, etc. Dans notre cas, on l’éprouve physiquement. On a une très bonne connaissance géographique des lieux qu’on a traversés.
Virgile : Dans cette traversée, chaque étape est un maillon d’une longue chaîne. À aucun moment nous ne prenons l’avion, donc on ne rompt pas cette chaîne ; on reste au sol. Dans un an, on réalisera qu’on est parti d’Anchorage et qu’on a parcouru tout ce chemin… sans, à aucun moment, prendre l’avion.
Marion : Maintenant, sur le plan négatif… je ne sais pas !
Virgile : Si : parfois, tu n’as pas le choix de ton itinéraire, tu es un peu fainéant ; peut-être que la belle route passe par là, mais il faut faire un détour de 400 km, donc pas question… Comme tu dois fournir un effort, tu n’as pas la mobilité que tu aurais avec une moto. Tu es limité par le corps.
Marion : Sur le plan du rapport à autrui, les gens, quand tu arrives à vélo, sont étonnés – ce que disent tous les voyageurs à vélo. S’ils ne sont pas trop timides, ils viennent facilement parler. Ça facilite donc les rencontres.

(…) il y a aussi des personnes qui ne comprennent pas ce que tu fais.
Virgile : Les gens sont étonnés, ils te font des « coucou ». Si tu arrives dans un champ pour camper, le paysan ne va pas te renvoyer – alors que, si tu arrives avec une voiture, il ne va pas te laisser, je pense.
Marion : Il comprend que tu es un peu contraint et qu’il faut que tu dormes là, parce que tu ne vas pas repartir pour 30 km alors que la nuit tombe. Mais il y a aussi des personnes qui ne comprennent pas ce que tu fais. Au Mexique, par exemple, les gens se demandent comment on réussit à voyager. Ce n’est pas spécialement négatif : les gens nous questionnent. Il y a le choc des cultures : les gens ne se voient pas partir un an et quitter leur famille. Plusieurs m’ont interrogée : « Mais… t’as pas de famille ? – Si j’ai une famille… – Mais elle ne te manque pas ? – Si elle nous manque ». Parfois, il y a de l’incompréhension, certes.
Virgile : Oui, tu peux rencontrer des gens qui vont te courir après avec un couteau, des chiens… Tu peux avoir des mauvaises surprises. Mais, globalement, plus tu voyages, plus tu affines tes sens, ta perception des situations, moins tu te mets dans des situations problématiques. Après, il peut toujours arriver des coups de « pas de chance ». Relativement au temps, le rapport est aussi très différent. T’es en France, ton réveil sonne à 7h30, faut que tu sois au travail à 8h. Il faut qu’à 8h moins le quart t’aies bu ton café… Le découpage du temps est très millimétré. Alors que là, tu te lèves, « Aaahhh, j’baille un coup. Tiens ! Il pleut, ben j’attends. Il fait encore nuit, ben j’attends »… On est davantage dirigé par la nature.

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Qu’est-ce qui, en voyageant à vélo, vous a le plus marqué, laissé les impressions les plus durables ?

Virgile : Parmi les moments qui m’ont le plus marqués, il y a la rencontre avec un grizzly dans les Rocheuses. Génial ! Ça fait peur : on en a flippé combien de fois ? Puis, un matin, on a pris nos vélos, on ne s’y attendait pas, la forêt était épaisse, on était dans un endroit très reculé, loin de toute implantation humaine. On s’est trouvé face à une mère grizzly et ses deux petits en train de boire dans un ruisseau à quelques mètres de nous. Ç’a été un moment de peur et en même temps un moment de joie. Après, il y a eu aussi des rencontres avec des gens. Auparavant, j’avais déjà eu des histoires, en Afrique. Avec Marion, qui était venue me voir, on s’est fait braquer par des toxicos, nombreux, qui cherchaient de l’argent parce qu’ils étaient en manque. Mais en vélo, globalement, tu sens les situations. Si un endroit ne te plaît pas, tu avances.
Marion : Et puis la nuit, on se met à l’écart, parce qu’on est claqué et qu’on dort. Par ailleurs, on est aussi dans une forme de quotidienneté. Pour nous, nos journées sont assez banales. Comme beaucoup de gens, on se lève, on mange, puis on fait, certes, du vélo et on voit des choses, mais c’est notre quotidien. Parfois on vit des trucs absolument fantastiques, mais on ne s’en rend pas compte tout de suite parce que c’est notre quotidien. Et ce n’est qu’après, en y repensant par exemple une semaine plus tard qu’on réalise. Récemment, on a visionné à nouveau les photos de la piste aux Etats-Unis – on a réalisé que les photos étaient impressionnantes… alors que quand on les avait regardées le soir même, on n’était pas dans le même état d’esprit.

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Virgile : Il y a aussi des rencontres qui nous marquent. Stan, par exemple, un mec qui voyageait à cheval dans les montagnes, qui a commencé à nous lire des textes qu’il écrivait… Dans la montagne ! On ne s’y attendait pas. Des pêcheurs à la mouche, aussi. Parfois, on a des instants de grâce, de lévitation, au hasard des rencontres sur notre chemin.
Marion : Il faut que la rencontre soit le partage d’un instant, car tu sais que tu n’es que de passage. S’il n’y a pas de volonté des deux côtés d’aller vers l’autre ; cette rencontre ne se fait pas. Je me souviens d’un matin, où nous campions en Basse-Californie (Mexique) sur une plage de sable noir. Le matin, nous nous sommes levés très tôt, réveillés par la lumière. On a observé le ballet des pêcheurs avec leurs filets. Pour eux, c’est leur quotidien, mais pour nous qui les observions, c’était super beau.
Virgile : Les choses sont parfois banales, intégrées à ta routine quotidienne et, a posteriori, elles deviennent extraordinaires quand tu y repenses. Notre blog ne porte pas réellement de regard critique ; il est très neutre. En tant qu’observateur, on ne fait que passer ; on ne peut porter de jugement sur les choses ni aller en profondeur. On peut parler de ces instants de grâce, les assembler dans un texte, mais en aucun cas on ne peut les apprécier sur une échelle de valeur.

Stan, ou la rencontre d'un poète à cheval

« A Reservoir Lake, après une gamelle de riz et quelques sardines importées de Thaïlande, notre route croisa celle d’une âme buissonnière, Stan, qui allait à cheval, avec deux mules robustes et un chien très vif. Cela n’était pas si courant de tomber sur pareille caravane, et le lieu de la rencontre, extrêmement reculé, la rendait encore plus improbable. Stan arborait un barbe fournie, blanche, sous un regard clair, presque transparent. Sa mise était celle d’un voyageur accompli, réduite à l’essentiel : une chemise à carreaux en coton épais, un pantalon de laine vert qui lui tombait sur de gros godillots de cuir encore bons, et un chapeau de feutre à rebord étroit. L’odeur aigrelette qu’il dégageait couvrait les relents du crottin de ses mules et laissait supposer une longue épopée à travers les montagnes, sans se tremper dans le moindre ruisseau, en ermite. Ses bêtes, en revanche, semblaient parfaitement soignées, brossées et décrottées. Pendant que nous échangions, son chien qui portait un petit foulard orange allait puis venait dans les talus telle une sentinelle sur ses gardes. Stan avait passé une mauvaise nuit. Un grizzli avait rôdé en contrebas de son campement et le chien, tout courageux qu’il était, n’avait rien pu faire pour éloigner le prédateur. De son fusil qu’il gardait avec lui, il ne se serait pas servi. Un de ses amis, expliqua t-il, s’était fait mettre en pièces après avoir tiré dix-sept cartouches sur un mâle en furie. Les ours, pour tous les voyageurs des régions lointaines du Montana et du Wyoming, représentent un danger permanent, une angoisse incessante. Que ses vivres aient fondu, que le demi sac d’avoine qu’il lui restait en besace l’oblige bientôt à descendre dans la vallée, qu’il ne puisse franchir les Rocheuses avant l’hiver et atteindre le Mexique cette année comme il se l’était promis à son départ il y a quatre mois, tout cela ne semblait pas l’inquiéter autant que de tomber nez à nez avec une femelle grizzli. Puisque nous étions de bonne compagnie et que Stan aimait recueillir par écrit les plus incroyables aventures que la montagnes lui offraient, débout, il commença la lecture de son dernier récit qu’il conservait précieusement dans une belle enveloppe. Il y était question, nous nous y attendions, de l’attaque d’une femelle grizzli voulant protéger ses petits, de nature sauvage, de bourlingue, d’amour des chevaux et de poésie », article « Montana, Wyoming, Colorado », sur le blog des Pignons voyageurs.

Le fait d’être dans le fugace, dans l’observation souvent de la surface du monde, vous laisse-t-il des regrets ou est-ce une forme d’ivresse du mouvement ou même un repli sur l’entre-soi ? Ne regrettez-vous pas de ne pouvoir nouer de relation plus durable ?

Virgile : Il faut avoir l’humilité intellectuelle de se dire que, même en restant plus et en approfondissant, est-ce que notre vie est vraiment là ? La magie de ton voyage, c’est l’éphémère des choses et c’est la sédimentation de ces instants spontanés et brefs. S’il y a une intention de construire derrière, on est dans une autre démarche. Donc oui, il pourra y avoir du regret.
Marion : On se dit très souvent qu’on reviendra… Mais pas dans ce voyage. On se sent parfois bien dans certains endroits ; on voudrait approfondir, creuser, mais on sait que ce voyage est une itinérance et que si on veut approfondir, on reviendra.
Virgile : Comme souvent dans la vie, c’est parce que les choses sont éphémères, ne durent pas et que des regrets peuvent en découler, qu’on en profite pleinement. On est plus réceptif à un événement bref qu’à un événement plus long. On vit les choses avec plus d’intensité. Une rencontre, par exemple : on peut être marqué par quelqu’un qu’on a vu une heure, alors que si on passait davantage de temps, on aurait une autre vision des choses.

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  1. Sam

    Salut,

    J’envisage un voyage tel quel celui la en Amérique du sud et plus si affinité. Ma crainte majeur est le budget,… Quel investissement de départ cela demande t’-il? et après au quotidien,..
    En tout cas super projet et superbe philosophie,…

    Sam

    • Mikaël Faujour

      Bonjour Sam,
      Je ne peux que vous inciter à contacter Virgile Charlot et Marion Martineau via Facebook ou via leur beau site de récits de voyage (un lien doit apparaître dans l’article) : Pignons Voyageurs.
      Leur cas est particulier, car ils ont réuni des fonds de sponsors, mais Virgile assure qu’une prochaine fois, ce sera sans sponsors. Je vous invite à les contacter, les saluer de ma part : ce sont deux personnes admirables et adorables. Si elles ont un peu de temps, elles vous répondront.
      Cordialement,

      Mikaël

      PS – Je vous recommande aussi très chaudement cet eBook pour voyager pas cher, de notre copain Fabrice (du blog Instinct Voyageur).


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