Cyclotourisme et voyage à vélo : l’art de la lenteur

Héritage de la révolution technologique ayant bouleversé les transports et donc le rapport à l’espace et au temps, notre époque est caractérisée par son rythme frénétique, particulièrement frappant dans les mégalopoles. Si beaucoup voyagent chronomètre en main, certains préfèrent voyager lentement, réapprivoiser le temps long. Le voyage à vélo est, pour ceux qui le pratiquent, un art de vivre. Dans un monde de hâte et de nervosité, leur démarche de simplicité a quelque chose d’exemplaire : il est bien possible de voyager autrement, hors des cadres du tourisme, et de façon plus économe.

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Si un sondage évaluait quels modes de transport viennent spontanément à l’esprit au son du mot « voyage », l’avion, la voiture, le train, le bus seraient sûrement les réponses les plus fréquentes. Pour le meilleur et pour le pire, les nouveautés technologiques qui se sont succédées depuis le XIXe siècle, ont « ouvert » le monde. Elles ont désenclavé des territoires, en quelque sorte raccourci les distances… et en ont isolé d’autres – comme toutes ces villes de la Route de la soie dont la prospérité et le prestige sont davantage dans le passé que dans le présent ou l’avenir.

L’un des bouleversements majeurs du XIXe siècle, véritable révolution anthropologique, est dû aux nouveautés technologiques. Parmi celles-ci, le train, « raccourcissant » les distances, contribue à la fois à l’émergence – d’abord socialement limitée – du tourisme, tout autant qu’il favorise l’accélération de la mondialisation, comme le rappelle Olivier Dollfus dans un opuscule synthétique, mais aussi le colonialisme et la suprématie économique mondiale de la Grande-Bretagne acquise au libéralisme.

La mise sur rail du premier train inaugure donc, historiquement, une révolution anthropologique que le métro, la voiture, l’avion – tout autant que d’autres nouveautés technologiques : l’électricité, le télégraphe, le téléphone, la radio, la télévision, l’Internet, le téléphone mobile, etc. – ne feront qu’accentuer, chaque nouveauté abolissant de plus en plus la distance. La traversée des hommes de Christophe Colomb, de l’Andalousie à la première terre découverte (les Bahamas) dura 70 jours (3 août-12 septembre 1492) ; en 1860, le paquebot SS Great Eastern rallie les Etats-Unis d’Amérique à l’Angleterre en 11 jours ; un vol Paris-New York dure à présent environ 8 heures. Le 27 septembre 1825, lors de l’inauguration du premier train à vapeur pour passagers, en Angleterre, qui rallie Stockton à Darlington (40km), il faut 2 heures au véhicule pour réaliser 19 km (source : Wikipedia (anglais)) ; le record de vitesse sur rail, en 2007, est de 574,8km/h.

Stephenson's Rocket +  TGV record

182 ans et environ 565km/h séparent ces deux images et ces deux locomotives, la Stephenson’s Rocket du premier trajet de train en 1825, et le TGV réalisant le record sur rail en 2007

La technologie n’est pas neutre. Elle transforme l’humain. Et toutes ces nouveautés technologiques, chacune complétant et/ou surpassant la précédente, ont transformé l’humanité en profondeur. Car le rapport au temps a été totalement bouleversé, qui peu ou prou avait été le même depuis les origines de l’humanité en tous temps et en tous lieux, réglé sur le rythme biologique : celui des saisons, des forces de la nature (aussi bien pour le paysan que pour le navigateur sur son voilier) et celui de l’effort physique (traction animale, déplacements à cheval, à pied ou sur des esquifs à rames). La mécanique a révolutionné à jamais le rapport singulier de chacun au temps, à l’espace, à autrui, à l’identité.

Témoignage : Voyager à vélo, un luxe qui n'a pas de prix

« Voyager à vélo, c’est goûter au plaisir intense de la simplicité. C’est éliminer le superflu, c’est se détacher des contraintes matérielles, (…) c’est également se détacher des contraintes temporelles. C’est apprendre à prendre le temps. C’est stopper cette course effrénée contre le temps, car à vélo, vous prenez conscience que vous ne gagnerez pas. Vous vivez pleinement l’instant présent.

Voyager à vélo, c’est être libre et indépendant. Libre de ses déplacements. Libre géographiquement. Il n’y a plus besoin de transports motorisés, plus besoin d’hébergement. Vous transportez le toit, les vivres et vous êtes le moteur (…). Vous accédez aux zones retirées facilement car vous n’avez besoin de rien ni personne. Aucun guide n’est nécessaire et partout votre accessibilité fait tomber les barrières et attise la curiosité.

Voyager à vélo développe le sens du mérite. Les moments forts se paient au prix de l’effort (…). Lorsque arrive l’heure du bivouac, le voyage à vélo se sublime. Aucun hôtel ne vous offrira jamais le luxe absolu d’une nuit étoilée, seul au milieu de l’univers. Un luxe qui n’a pas de prix. Et là est le principal avantage du voyage à vélo, ce qui le rend humain : il est accessible à « toutes » les bourses et à « toutes » les conditions physiques… Pour peu que l’on en ait l’esprit ! »

Bertrand Scaramal, cyclo-voyageur et blogueur sur Le Braquet de la Liberté 

Bien entendu, cette succession de révolutions et nouveautés techniques ne s’est pas produite dans un enthousiasme unanime. Des théoriciens réactionnaires aussi bien que socialistes, dès le XIXe siècle, dénoncèrent l’enlaidissement du monde qu’introduisaient les nouveautés techniques du capitalisme. La lutte des Luddites en Angleterre, dès le début du siècle, démontrait que le nouveau rapport au temps, la nouvelle soumission de l’humain et du corps à la machine, n’était pas acceptée partout avec résignation. La critique artiste et/ou socialiste, depuis Augustus Pugin jusqu’à Paul Lafargue (Le Droit à la Paresse) en passant par William Morris et tant d’autres le confirment aussi.

Un proverbe africain, adressé aux Occidentaux, énonce : « Vous avez la montre ; nous avons le temps ». Bien des signes, bien des démarches indiquent aujourd’hui, çà et là, un désir de renouer avec un rapport au temps moins frénétique, sans pour autant prétendre revenir à un Eden perdu ou restaurer une Arcadie de lenteur. Depuis les slow città en Italie ou le principe de slow food jusqu’aux idées et projets décroissants ou permaculturels qui émergent partout, en passant par une grande variété de démarches collectives (écovillages, villes en transition…), la mise en place d’un monde autre démontre déjà le désir d’alternatives à une logique globale techno-marchande qui a atteint le bout de l’impasse. Tandis que bien des touristes voyagent comme ils vivent le reste de l’année, c’est-à-dire en consommateurs réglés sur le rythme des sonneries, certains choisissent de voyager autrement : à pied, en voilier, à véloComme l’énonçait Fred, du blog Actisphère, lors de notre opération « Unis pour un tourisme durable » : voyager à vélo, c’est s’accorder « le luxe de la lenteur ». Mode de voyage exigeant, minimaliste et physique, le vélo est un mode de déplacement et de voyage qui va totalement à rebours de l’urgence frénétique d’un monde qui ne veut qu’étouffer toute conscience de son absurdité dans la vitesse, comme l’énonçait Milan Kundera dans La Lenteur : « notre époque est obsédée par le désir d’oubli et c’est afin de combler ce désir qu’elle s’adonne au démon de la vitesse».

Intervioux, témoignages, réflexions de fond : nous voulons ici rendre hommage et confier la parole à ceux qui, voyageant à vélo, seuls ou à plusieurs, montrent par leurs actes que la bêtise et la paresse touristiques ne sont pas une fatalité. Il faut « seulement » se donner les moyens de ne plus seulement dénoncer, mais d’être le changement que l’on appelle de ses vœux. Ce n’est pas une mince affaire, certes, mais ce n’est pas non plus impossible.

voyage à vélo

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Julien Valat - Blog Vitamin-e - Montréal, Canada"Ma première lecture de ton guide m’a enthousiasmée car tu y livres un réel tour d’horizon des possibilités qui s’offrent aux voyageurs"


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  1. Jordane de MonBonPote

    Salut Mikael,
    C’est un bien bon article qui est rédigé ici, et bon choix pour le témoignage. Je crois que tu as bien résumé la chose en disant « bien des touristes voyagent comme ils vivent le reste de l’année ». J’en connais qui font la même gueule les pieds dans l’eau comme au boulot.
    Certes il n’y a pas une manière de voyager, mais il y a un état d’esprit spécifique qui nous porte vers la découverte de quelque chose de différent à nos yeux.
    Perso, je voyage seul pour me retrouver avec moi-même et rentrer dans la peau d’un autochtone l’espace d’un voyage en vivant leur style de vie et apprendre nouvelles, c’est pour moi tout l’intérêt du voyage


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