Au Chiapas, sur les traces… du beau-frère de Hitler

Témoignage de la migration d’Allemands venus au tournant des XIXe et XXe siècles se lancer dans la production du café, le sud du Chiapas abrite diverses fincas (exploitations agricoles tournées vers l’exportation), parfois très retirées, dont l’architecture surprenante et la pérennité témoignent de cette histoire.

Expatrié et vivant au Guatemala, quoique sans statut de résident, je dois tous les 3 mois passer la frontière mexicaine pour renouveler mon visa touristique. C’est parfois l’occasion d’aller explorer la région mitoyenne, en l’occurrence le sud du Chiapas. C’est ainsi, donc, que me voilà, en juin 2014, au poste-frontière mexicain de Ciudad Hidalgo, que je ne connais désormais que trop. Là, il s’agit de remplir un petit papier, d’y renseigner notamment le motif de mon voyage : tourisme, donc, natuurlijk. J’explique, pour une fois un peu plus loquace (je m’abstiens de trop causer dans ce type d’endroit), que j’ai envie d’aller visiter des lieux insolites, que j’ai découvert lors de recherches sur Internet : il s’agit de fincas de café allemandes créées à la fin du XIXème et début du XXème siècles (les fincas sont de vastes étendues agricoles dédiées à un type de culture, ici le café en particulier, voire à plusieurs). Au total, un douanier particulièrement sympathique me dessine une carte d’accès aux fincas que je dois aller visiter : « Et puis les gens, là-bas, c’est pas des voleurs et des tordus ; il y a rarement des touristes qui vont là-bas, les gens n’y sont pas trop habitués et n’ont pas l’esprit méchant », qu’il me dit.

Faut dire qu’on est là aux confins du Chiapas et du Guatemala, une zone qui demeure hors des grands axes du tourisme des Occidentaux pressés : quand on n’a que trois semaines pour visiter le Mexique, on passe plutôt par San Cristóbal de las Casas, plus au nord ; et quand c’est au Guatemala, cette zone-là est très à l’écart. Pour une raison géographique, donc, mais aussi pour une raison d’infrastructures, ce que j’allais découvrir.

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Du café, du Mexique, des Allemands : les fincas allemandes au Soconusco

(Si vous n’aimez pas les cours d’histoire, vous pouvez passer directement à la partie suivante, je ne vous en tiendrai pas rigueur.)

Après avoir connu, au XVème une expansion dans le monde arabo-musulman, le café est introduit au début du siècle suivant en Europe via Venise. Au gré des colonisations européennes, il connaît diverses implantations : les Hollandais l’implantent à Java (actuelle Indonésie), les Français en Martinique (au début du XVIIIème). Quant au Mexique, il commence à le cultiver le café vers la fin du XVIIIème. C’est au début du XIXème siècle, grâce à des commerçants de l’État caribéen du Veracruz, que la culture du café est introduite au Soconusco, région côtière du sud-ouest du Chiapas, État le plus méridional du Mexique.

Porfirio DiazÀ la fin de ce même XIXème siècle, très marqué par le colonialisme européen et les grandes théories racistes, non moins que par l’expansion de la mondialisation capitaliste, le Mexique est dirigé par le général et Porfirio Díaz, qui exerce un pouvoir autocratique et autoritaire de 1876 jusqu’à son renversement en 1911. Cette période, importante dans l’histoire mexicaine, porte d’ailleurs le nom de « Porfiriat ». Elle est caractérisée, entre autres, par un essor économique, voulu et impulsé par le président afin de faire du Mexique un pays « développé » – autrement dit, un pays aligné sur le modèle capitaliste occidental. Revers de cet essor, une répression brutale de ceux qui s’opposent à un « développement » profitant essentiellement à une minorité de latifondistes et à la conception porfirienne peu égalitaire de « la paix et l’ordre ». Ainsi donc, le Porfiriat fut-il marqué par l’écrasement de rébellions paysannes et indigènes (dont un génocide contre l’ethnie yaqui, de 1900 à 1908), lesquelles préfiguraient la Révolution de 1910-1911 qui eut raison de ses 35 années de caudillisme.

C’est dans ce contexte que Porfirio Díaz encourage l’immigration, laquelle joue un rôle majeur dans l’essor économique du Mexique. Les immigrants viennent de divers pays d’Europe, mais aussi des États-Unis et même du Japon ou de Chine. Tout au long du XIXème siècle, les territoires allemands fournissent une émigration régulière vers l’Amérique latine, l’une des nations ayant fourni le plus d’immigrants à l’Amérique latine. À ce phénomène, plusieurs causes : le droit de la primogéniture, qui exclut de l’héritage plusieurs enfants d’une fratrie ; absence de classe moyenne aisée ; dans les années 1840, se mêlent crises rurales dues à de mauvaises récoltes, à la surpopulation et à la spéculation foncière et diverses épidémies, notamment de choléra, problèmes qui touchent tout le territoire ; exigences arbitraires pour l’accomplissement du service militaire. Le phénomène migratoire est d’ailleurs si ample que des mesures doivent être prises, en  particulier en Prusse, pour l’endiguer, et que la Deutsche Bank crée des succursales dans toute l’Amérique latine pour le commerce.

Finqueros allemands

Finqueros allemands au Soconusco. L’homme barbu au chapeau est Heinrich Braun, que l’on nous présente comme étant le frère d’Eva Braun (compagne d’Adolf Hitler), propriétaire d’une finca de café.

Plusieurs vagues de migrations allemandes atteignent donc le Mexique tout au long du siècle. Le territoire du Soconusco, réputé pour sa fertilité est propice à la culture du café et du caoutchouc, produits très demandés et bien payés sur le marché international. Arrivent donc des immigrants germaniques – allemands et suisses – qui y fondent des fincas à partir des années 1880. Le terrain, à savoir les flancs du volcan Tacaná, outre son extrême fertilité, présente l’avantage d’être alors inexploité et la main d’œuvre, majoritairement indigène (Mayas du Mexique et du Guatemala), mais aussi constituée de Kanaks importés par les colons depuis la Polynésie, est peu chère.

Les Allemands dans toute l’Amérique latine, écrit l’historienne Elena Tovar González, « ont impulsé fortement le commerce agricole, profité de la main d’œuvre indigène, étendu les relations commerciales et sont devenus un modèle de réussite économique. La diffusion de leurs investissements a produit une certaine stabilité salariale dans les couches moyennes basses (…) des nations où ils sont arrivés. Le soin et l’attention accordés à la rentabilité de leurs entreprises correspondait pleinement à la vision libérale consistant à engendrer la formation de nouvelles couches sociales productrices de richesses » (source : « La inmigración extranjera en el Soconusco a fines del Siglo XIX »).

C’est précisément de cette histoire dont témoigne la présence des nombreuses fincas que l’on trouve dans les environs de Tapachula, située à une demi-heure de la frontière avec le Guatémala. Le nom même de celles-ci, hispanisé, est souvent une référence claire à la patrie des fondateurs : Brême, Lübeck, Hanovre, Germanie, Nouvelle-Allemagne (autant de noms, ici francisés, renvoyant à l’Allemagne) ; ou encore, Argovie (Aargau), Helvétie, Baden (tous rappelant l’origine suisse des fondateurs), etc.

La finca Argovia

Un an avant cette excursion avec Marco, j’étais déjà allé dans cette zone, sur la base d’une information erronée. En cherchant les villages fantômes du Mexique, j’étais en effet tombé sur le nom de Nueva Alemania (Nouvelle Allemagne, donc), endroit où se déroulaient les faits délirants d’un article-blague de Poisson d’avril. En renouvelant mon visa touristique, je m’étais donc rendu via Tapachula, à un endroit proche : la finca Argovia, lieu retiré et particulièrement charmant, montrant une architecture singulière et inattendue dans ces profondeurs méridionales du Mexique. Jugez vous-même.

AM_Finca Argovia_021209_4161 (Large) Argovia tours en jeep

En rencontrant là Armando, ex-guérillero guatémaltèque installé là de longue date, j’ai compris un peu de quoi il retournait et que ce endroit, loin d’être un village fantôme [lien URL] était un lieu d’exploitation agricole – et humaine. Il m’avait raconté que le propriétaire, descendant des immigrants (suisses) hésitait à mettre fin à l’activité agricole (café) dont vivaient des ouvriers vivant là, assez mal payés, afin de réorienter l’activité vers le tourisme écologique haut-de-gamme et l’exportation d’orquidées. Si je retourne là-bas, j’actualiserai cet article : le temps m’était compté et, après une balade avec Armando, je dus revenir en hâte vers la route où les derniers bus passaient autour de 17h.

Mais voilà : ma curiosité était piquée et je voulais voir d’autres de ces singulières fincas.

Finca Hamburgo, les corons sous les tropiques

Donc nous voilà, en 2014, mon pote et moi, dans la touffeur de cette ville-frontière de passage et d’ennui, sans intérêt, qu’est Tapachula. Nous partirons le lendemain tôt pour la finca louzeHamburgo, que m’avait conseillée le fonctionnaire douanier. Le lendemain, nous partons autour de 9h30, ayant traîné, pour la petite station de minibus à côté du marché. Là, on nous apprend que les bus sont peu nombreux à se rendre là-bas et que le premier sort vers 5h du matin. Première erreur : ne s’être pas renseigné la veille sur les horaires. Deuxième erreur : n’avoir pas demandé le temps de trajet ni l’horaire du dernier bus. Résultat : nous voilà en route pour un trajet interminable de près de 3h, à serpenter par les chemins cahoteux des hauteurs du Chiapas. Le bus dans lequel nous faisons route… est aussi le dernier : il dessert plusieurs fincas et lieux-dits… et fait une boucle pour redescendre à Tapachula. Si bien qu’on nous annonce que nous ne disposerions que… d’une demi-heure pour visiter Nuevo Hamburgo. La lose.

Du coup, c’est à une grotesque visite express digne des heures les plus sombres des troupeaux de touristes de masse à quoi nous procédons, durant une dérisoire demi-heure. D’où ces quelques photos.

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À tout le moins a-t-on l’occasion d’échanger un peu avec des habitants de la finca en redescendant vers Tapachula. Ce qui permet d’en apprendre un peu plus sur la réalité sociale qu’il y a derrière le projet écotouristique de luxe. On nous explique que les gens qui vivent là perçoivent des salaires très bas (86 Pesos par jour toute l’année, soit un peu moins de 5€, avec des primes à la production lors des périodes de cueillette), mais ne travaillent pas à la même cadence tout l’an, seulement lors de la cueillette du café. Si les salaires sont bas, en revanche ils bénéficient d’avantages que ne connaît pas une majorité du très inégalitaire Mexique : dispensaire de santé gratuit, éducation gratuite, électricité gratuite, eau gratuite et loyer gratuit. Ces maisons évoquent en quelque sorte des corons exotiques appliqués à l’agriculture. Ces ouvriers agricoles, donc, produisent des cafés bio qui, nous dit-on, sont bus dans des Starbucks aux États-Unis, via les marques Pete Rogers ou JBG Organic.

Ce modèle n’est pas exceptionnel : c’est celui de plusieurs fincas de la zone, certaines, plus bas, payant même moins (70 Pesos/jour, soit environ 4€, pour certaines)… tout en s’ouvrant à l’écotourisme de luxe, selon le projet de diversification de l’activité économique des héritiers des fondateurs. C’est, par exemple, le cas de Tomás Edelman-Blas, héritier d’Arthur Edelmann, Allemand venu de Perleberg et qui fonda en 1888 la finca Hambourg, et accessoirement homme politique.

Sur les traces du beau-frère de Hitler

La seconde visite la plus étonnante de ce séjour a lieu le surlendemain, après avoir assisté à l’un des matches de football les plus ennuyeux de tous les temps, entre la Grèce et le Costa Rica en 1/8e de finale de la Coupe du Monde.

À la douane, on m’avait causé d’une finca qui aurait été fondée par un certain « Enrique Braun », soit l’hispanisation de Heinrich Braun, « frère d’Eva Braun », c’est-à-dire, en fin de compte, rien moins que le beau-frère d’Adolf Hitler : la Casona, ou Casa grande, située à Santo Domingo. Là, nous sommes accueillis par un homme, qui nous sert le même plat : la maison a été fondée par Enrique Braun, le beau-frère de Hitler, qui fut finquero ici des années 20 aux années 40, puis la maison aurait eu diverses fonctions par la suite avant d’être abandonnée, puis ressaisie par une coopérative, qui en fit un hôtel-restaurant doté également d’un petit musée du café…

Jouant de l’homonymie Braun, le lieu expose des photomontages d’un goût très… douteux, où l’on voit Eva Braun et Adolf Hitler, en noir et blanc, devant la maison en couleur, ainsi que des portraits de l’un et de l’autre, dont il se vendrait « un à deux exemplaires par an ».

Le plus comique, c’est qu’Eva Braun… n’avait que des sœurs, et que la moindre recherche biographique sur Google le révèle… Au total, un lieu étonnant, aux jardins bien entretenus, une belle maison et jouant d’une réputation fausse…

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Informations pratiques

  • À partir de Tapachula, les bus pour Argovia (en direction de Nueva Alemania) et Hamburgo (et qui passent par plusieurs autres fincas) partent depuis le marché San Juan. Il est capital de s’y renseigner la veille sur les heures de départ et les heures de retour. Dans le cas des fincas retirées comme Hamburgo, le trajet étant long, le chemin cahoteux, et les départs peu nombreux. Il peut être alors nécessaire et judicieux de se lever tôt le matin et prendre le bus qui part vers 5h (si mes souvenirs sont exacts), pour avoir le temps de découvrir les lieux et s’y promener, voire si cela est possible reprendre le bus pour redescendre vers d’autres fincas.
    Pour se rendre à la casa Braun, il faut prendre un bus pour Cacahoatán, puis un second bus en direction de Unión Juárez, en demandant de descendre à Santo Domingo pour y visiter la Casa grande (ou Casa Braun), dont l’entrée coûte seulement 5 Pesos.
    Deux options pour se rendre sur ces lieux : lune est le bus, peu coûteux mais aux horaires contraignants ; l’autre étant la location de voiture, qui autorise davantage de souplesse horaire et ne contraint ni à partir aux aurores ni à rentrer trop tôt.

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